Réprimant son amertume, Lucie entama la conclusion de ce drame humain.
Au bout d’une semaine, toujours à Paris, Moira, en allant faire des courses, revit Annabella par hasard, à Saint-Germain des Prés.Oui, malgré son état de pauvreté extrême et sa détresse, elle va faire les courses à Saint-Germain des Prés. Point à la ligne, on ne discute pas! Il faut bien trouver un moyen de rencontrer Annabella par hasard, et ce ne sera sûrement pas chez Émmaüs...
Celle-ci (on parle d'Annabella, pas d'Émmaüs) était attablée devant un cocktail exotique à une terrasse. Elle était accompagnée d’un homme d’âge mûr, apparemment très riche. Ses vêtements, un tailleur rouge sang et un chapeau à larges bords de la même couleur orné de fleurs, mettaient en valeur ses lèvres pulpeuses et cramoisies parfaitement dessinées...Celles d’Annabella, bien sûr, pas celles de l’homme d’âge mûr!
Elle balançait négligemment, du bout de son pied gainé de fine soie, un escarpin à talon aiguille en satin rouge.Ou pire encore, elle avait avorté... Mais bon, on ne va tout de même pas parler de ce péché ignoble, même pas digne de la Rivale...
Mais ce que Moira remarqua tout de suite était le fait que sa silhouette était parfaitement intacte alors qu’elle-même portait avec difficulté son ventre déjà rond. Ainsi, Annabella n’avait jamais été enceinte!
Elle comprit (enfin) qu’elle avait été dupée. Elle pensa à Jordan. Qu’avait-elle fait? Elle avait sacrifié sa vie pour rien!Bon! Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait?
Moira devait revoir Jordan à tout prix. Même si elle n’avait guère d’espoir qu’il veuille bien d’elle, du moins Moira pourrait effacer la blessure qu’elle avait infligée à sa fierté d’homme. Mais pour ça, il fallait pouvoir lui parler. Où était-il?Non, non, quelle vulgarité! Mais comme ça fait du bien! Lucie retint toutefois ses propres émotions pour laisser de nouveau la place à la personnalité de Moira. Elle se reprit :
La seule piste qu’elle avait pour le retrouver était Annabella. Elle n’avait plus rien à perdre. Après s’être avancée vers Annabella, Moira la pogna par le revers de son décolleté, la tira de force de sa chaise et lui demanda où elle avait fourré son tchum en lui colissant son poing sur la gueule.
Elle n’avait plus rien à perdre. Moira prit une grande inspiration. Elle sentit monter en elle une humeur combative qui la tirait de la torpeur où elle stagnait depuis quelque temps.Il sera toujours temps pour elle de revenir à un état de torpeur (bienheureuse, cette fois-ci) à la fin du roman.
Elle avait son plan. Elle s’avança vers Annabella et se planta résolument devant elle. «Bonjour, quelle surprise!» lui susurra-t-elle.Si l’agressivité féminine est mal vue, la fourberie sournoise, elle, est parfaitement acceptable.
— Oh! fit Annabella, à peine embarrassée.Pour se déculpabiliser de son vilain stratagème, sans doute.
— Excuse-moi de te déranger alors que tu es en si bonne compagnie, attaqua Moira avec un regard appuyé sur le nouvel amant d’Annabella, mais je me demandais si tu ne connaîtrais pas, par hasard, la nouvelle adresse de Jordan?
— Quel Jordan? répondit Annabella, feignant l’innocence.
— Voyons, n’est-ce pas ton... cousin? insinua Moira avec une habileté diabolique, surprenante pour une jeune fille aussi pure.
— Je... Je... hésita Annabella.
Elle tentait de jauger Moira. Serait-elle capable de lui faire du chantage? Devait-elle risquer de perdre Robert, encore plus riche que Jordan, pour nuire à cette gourde? Elle soupesa un moment encore les possibilités, puis, avec un haussement d’épaule élégant, rendit les armes.
— Ah, oui, bien sûr! Mon cousin! Eh bien il est justement à Paris. Je dois avoir son adresse quelque part... Ah oui! Tiens, la voilà.
Elle tendit un bout de papier à Moira, qui prit soin d’y jeter un coup d’oeil avant de remercier froidement Annabella et de se retirer. Elle avait obtenu ce qu’elle voulait. Peu importait maintenant ce qui pouvait arriver à son ennemie. Elle pouvait même aller jusqu’à lui souhaiter du bonheur.
Poussée par l’habitude, Lucie fut tentée un moment de créer d’autres circonvolutions, de mettre d’autres bâtons dans les roues de Moira. L’adresse pourrait être dans un quartier à l’autre bout de la ville, ce pourrait être l’heure de pointe, le métro pourrait être en grève, il pourrait n’y avoir pas de taxi, la faire marcher dans une crotte de chien... Ou bien rendue là, Jordan pourrait carrément refuser de la voir... Ou bien il pourrait être parti en Patagonie inférieure pour noyer sa peine... Ou pire encore, une blonde pulpeuse pourrait répondre à son coup de sonnette...
Mais les meilleures choses ayant une fin, les pires aussi, Lucie décida d’abréger. Les choses allaient débouler, ce ne serait pas une traînerie!
Le domicile de Jordan se trouvait à proximité. Avant de perdre le sursaut de courage qui l’avait inexplicablement poussée à agir plutôt que de se laisser porter par les événements, Moira se dirigea vers la rue indiquée et trouva immédiatement l’immeuble. Elle sonna à la porte.Une méthode comme une autre de la faire taire...
Jordan lui ouvrit. Tout de suite, en la reconnaissant, son visage s’éclaira. Il se précipita vers elle et la serra dans ses bras. Il avait oublié tout d’un coup sa désillusion passée. La vue de Moira le rendait à la vie.
— Moira! Enfin! Vous!
Moira n’avait pas eu le temps de se lancer dans les savantes explications qu’elle avait répétées dans sa tête. Elle décida tout de même que Jordan se devait de savoir la vérité. Mais il l’empêcha de parler d’un baiser.
Plus tard, quand leurs corps furent rassasiés, Jordan fit à Moira la faveur de ses aveux. Il poussa la mansuétude jusqu’à répondre à ses questions.Un filet de bave lui coulait presque au menton...
— Je suis tombé amoureux de vous dès le premier coup d’oeil! expliqua-t-il.
— Oh! Jordan! Mais pourquoi vous êtes-vous fâché dans le train, dès le début?
— Alors que je croyais pouvoir travailler en paix, votre présence m’a contrarié. Comment pouvais-je me concentrer en ayant, sous les yeux, une constante tentation?
— Oh! fit Moira, rougissante. Mais pourquoi vous êtes-vous mis en colère lorsque vous m’avez surprise dans la maisonnette à flanc de montagne?
— Voyez-vous, petite idiote, pendant ces quelques jours passés en Arles loin de vous, j’avais tout fait pour vous oublier: je me suis lancé à corps perdu dans le travail, j’ai revu trois anciennes maîtresses, je me suis saoulé, j’ai loué les services d’une péripatéticienne... et toujours, c’est votre image que je voyais! Quand enfin je suis parvenu à vous oublier, voilà que vous réapparaissiez dans ma vie et que tout était à recommencer!
— Oh! gloussa Moira, flattée. Mais pourquoi n’avez-vous pas appelé votre frère pour qu’il vienne me chercher?
— Voyons donc, ravissante crétine! Je n’allais pas laisser à mon frère un aussi joli morceau! Dès que j’ai pu, je suis allé l’avertir de ne pas revenir à la maisonnette, que ce n’était plus nécessaire, que j’allais m’occuper de tout!
— C’est donc pour ça que vous êtes sorti, le soir de l’orage! Mais comment avez-vous pu retrouver mes valises?
— Allons, mignonne demeurée! Je savais qu’Annabella les avait dérobées. Elle me l’avait avoué en Arles, où nous nous sommes vus par hasard. Quand j’ai compris à quel point vous désiriez partir, j’ai préféré vous laisser libre de choisir. Je voulais que vous me choisissiez de votre libre arbitre, que vous choisissiez vous-même d’être totalement à moi, de m’appartenir tout entière, asservie à moi toute votre vie pour l’éternité.
— Oh, Jordan! C’est mon désir le plus cher!
— Je sais, ma débile adorée!
— Mais comment Annabella a-t-elle pu s’imaginer qu’elle était enceinte de vous?
— Oh, vous m’embêtez avec vos questions! Parlons d’autre chose.
Il lui clôt la bouche d’un baiser ardent. Moira était toute tourneboulée par le pouvoir ravageur de ses baisers. Elle oublia aussitôt tout le reste et ses doutes s’évanouirent dans l’espace intersidéral et planétaire.
— Épousez-moi, Moira, je vous veux pour épouse! Vous habiterez mon lit, ma cuisine, ma salle de bains! Je vous ferai vivre, je comblerai tous vos besoins, vous aurez à votre disposition tous les produits ménagers dont vous rêvez... murmura Jordan, tout en la déshabillant.
Moira en balbutiait de bonheur.
— Oh! Jordan... Oui, je vous épouserai, mais à une condition... répondit-elle, avec une lueur malicieuse dans l’oeil.
— Une condition? Jordan fronça un moment les sourcils devant une telle audace.
— Que vous arrêtiez de me brutaliser, fit-elle tendrement, tout en l’embrassant.
— Accordé! répondit-il, en souriant. D’ailleurs, ce ne sera plus nécessaire, mon amour!
— Bien sûr que non! Vous verrez, vous n’aurez plus aucune raison d’être contrarié!
— Je l’espère! Dans ce cas, c’est réglé, madame Jordan Travis!
— Oh, oui, Jordan!
— Tutoyons-nous, ma chérie...
— Oh, oui, Jordan!
Entre eux, il n’y avait plus aucun secret : il ne restait plus que la confiance, la parfaite harmonie de l’amour et la totale transparence de deux êtres qui se sont fondus pour n’en faire qu’un!FIN
Lucie avait écrit avec une satisfaction mitigée le mot «FIN», en lettres majuscules, paragraphe centré, en Times New Roman, de caractères de taille 14, comme le col des chemises de Jordan.
Il était temps que la fin survînt : que pouvait-il arriver de plus dans la vie de ce nouvel être hybride qui s’appelait dorénavant «Monsieur (et Madame) Jordan Travis»?
En dépit de ses doutes, Lucie envoya son manuscrit aux Éditions Colombine.
Ne manquez surtout pas le dernier chapitre de ce roman senssssassssionnel!!! : Chapitre 23 : Épilogue!!!
2 commentaires:
Encore un chapitre bien tourné !
J'y cours ! vivement la suite.
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