samedi, juillet 01, 2006

chapitre 19 : Presque un héros...

L’auberge était bondée ce midi-là et Lucie avait déjà eu l’occasion de remarquer qu’il était normal, en France, d’asseoir à la même table des gens qui ne se connaissaient pas. Charmante coutume, qui permettait de faire plus ample connaissance. Et le hasard faisant bien les choses (le hasard et une surveillance discrète de la salle à manger du haut des escaliers), lorsque Lucie se pointa, le garçon la dirigea droit vers l’endroit où Pierre était déjà attablé, seul.

— Comment, vous êtes encore là? Vous me suivez, ou quoi? s’écria-t-il, mécontent, ou feignant l’être.

Il n’avait nullement l’air subjugué par le changement qui s’était opéré dans sa personne depuis leur dernière rencontre. Elle avait pourtant mis des heures à se transformer de chenille en ce qu’elle espérait être un papillon... Il était sans doute encore trop tôt dans le déroulement de leur histoire d’amour qui n’en était, après tout, qu’à ses balbutiements. Peut-être y avait-il eu une lueur dans l’oeil de Pierre, qu’il avait vivement réprimée? Il était plus facile de décrire ce genre de choses que de les vivre. L’interprétation de signes aussi subtils n’étaient guère le fort de Lucie, qui se résigna à ce que tout se joue sur le plan de la conversation.

— Je pourrais en dire autant de vous! répondit-elle avec une fureur admirablement simulée.

— Il y a d’autres auberges dans le coin, où vous auriez pu aller manger! Vous voyez bien que c’est bondé et les clients ont ici priorité!

— Ah, vraiment? Qu’attendez-vous pour vous plaindre, alors?

— Je vais me gêner, tiens! Garçon!

Il répondait si bien à son rôle, il donnait si bien la patte, que Lucie se demanda si les hommes ne lisaient pas des romans Colombine en cachette. Il n’avait pas encore révélé à Lucie qu’il était actionnaire de l’auberge. Quand il allait apprendre que Lucie était une cliente et voir le sourire triomphant qu’elle arborerait, il pourrait à son tour faire une révélation-choc qui mettrait Lucie en état d’infériorité. Ce n’était pas un état qu’elle recherchait sciemment mais puisqu’il fallait passer par là pour vivre le Grand Amour... Dieu qu’elle était machiavélique!

Tout se passa selon ses prévisions. Le garçon, embarrassé, dut révéler à son patron que cette femme était bien une cliente. Pierre, comme il fallait s’y attendre, garda ses cartes dans sa manche jusqu’à ce que le garçon disparaisse. Puis il bomba le torse pour lancer son arme ultime.

— Je n’ai qu’un mot à dire et vous êtes à la porte! Cette auberge appartient à ma famille depuis plus de deux siècles!

Lucie se composa soigneusement un air désemparé. Elle entrouvrit légèrement les lèvres, accorda à son menton un léger tremblement et agrandit ses yeux. Elle avait pratiqué l’expression devant son miroir et savait que son visage offrait une charmante expression de fragilité. Après que Pierre se fut rengorgé comme il le fallait, Lucie releva le menton d’un air qu’elle espérait «de défi». Elle devait «à tout prix» cacher ce moment de vulnérabilité, mais Pierre devait avoir eu le temps de le remarquer.

Un aspect de Lucie observait ce qui se passait. C’était son côté auteur. Celui-ci analysait rapidement la situation pour souffler à son côté cabotin les bonnes répliques à dire avec juste ce qu’il fallait d’intensité dramatique. Ce n’était pas à proprement parler de la manipulation. Elle tentait simplement de donner une certaine orientation à leur rencontre. Rien de plus naturel. Si l’on ne donnait pas un petit coup de pouce au destin, il ne se passerait jamais rien!

Elle se laissait donc aller aux joies du théâtre. Elle réagissait aux répliques de son adversaire comme une véritable Héroïne de roman rose! Au bout de quelques piques adroites, Lucie s’en tira avec un rendez-vous à la fête foraine qui aurait lieu sur la place du village, le soir même. Succès relatif! Ils n’en étaient même pas encore au stade de l’irrésistible courant sous-jacent qui les poussait l’un vers l’autre, encore moins au fol amour. Le rendez-vous avait été suscité par les prétentions de Pierre d’être meilleur tireur à la carabine que Lucie, malgré le fait qu’elle soit originaire d’un peuple de coureurs des bois. Prétexte ridicule sur lequel Lucie avait pourtant sauté à pieds joints. Elle avait relevé le défi.

Évidemment, elle n’avait jamais tenu une carabine de sa vie. Quant à ses origines sauvages et fières, elles se limitaient à une lignée de clercs de notaire de père en fils depuis plusieurs générations. Peu importe, elle allait jouer le jeu jusqu’au bout. Après tout, une fierté mal placée n’était-elle pas l’apanage des héroïnes?

Le reste de l’après-midi passa à se parfaire une beauté. Mais rien d’amateur, comme sa préparation en vue du déjeuner. Cette fois-ci, elle allait y mettre toute la sauce. Elle s’offrit une séance de bronzage, une manucure, une épilation des jambes (tant pis pour son genou écorché), un massage circulatoire. Un arrêt au salon de coiffure lui permit de transformer ses cheveux en un savant assemblage qui l’aurait convaincue qu’elle était une Dame de la Cour du roy Louis XIV n’eût été des commentaires fielleux du coiffeur (parisien) au sujet de ses pellicules. Elle fit l’achat d’une petite robe qui lui coûta une semaine de salaire, de petits souliers qui lui coûtèrent les yeux de la tête et d’un petit sac qui lui coûta la peau des fesses. Ainsi parée, qui pourrait lui résister?

Pierre n’avait même pas offert de venir la chercher. Quel rustre! Ils avaient rendez-vous à vingt heures, sur la place du village où avait lieu la fête. Elle décida de s’y rendre un peu plus tôt, histoire de reconnaître les lieux. Et peut-être se pratiquer un peu au tir à la carabine. Autant mettre toutes les chances de son côté.

Il était presque huit heures. Lucie s’était assise à une terrasse avec l’hippopotame en peluche qu’elle avait gagné au stand de tir après plusieurs heures d’entraînement acharné. Elle venait de retoucher son rouge à lèvres et attendait Pierre. Les gens défilaient devant la petite table du café : des gens seuls, sans doute à la recherche de l’âme soeur, des couples enlacés, des parents traînant à leur suite une marmaille bruyante, des ados à l’allure punkie, des vieux grincheux qui les regardaient avec désapprobation... Tout le village était rassemblé là. Sauf Pierre. Il était en retard, naturellement. Qu’attendre d’autre d’un goujat pareil? Il était maintenant déjà près de huit heures et demie.

Un jeune adolescent s’approcha de Lucie. Il avait les cheveux courts, un visage boutonneux et portait l’uniforme d’un collège privé des environs. Il la regardait avec des yeux de phoque, apparemment subjugué par elle. Jusqu’à présent, malgré ses efforts, c’était le premier mâle qui semblait la remarquer. Elle accepta de bonne grâce qu’il lui tint compagnie quelques instants. Le temps d’attente allait peut-être passer plus vite. Ils en étaient à discuter des mérites respectifs des patins à roues alignées et des «rollerboards» lorsque Pierre surgit enfin.

Ses yeux brillaient d’une colère contenue et, les bras croisés, planté devant eux, il fixait le jeune garçon d’un regard courroucé. Celui-ci coupa rapidement court à l’entretien et fila à l’anglaise. Il ne tenait pas à provoquer de scandale. De toute façon, il avait déjà rassemblé assez d’éléments pour épater ses copains de lycée : il avait fait le mur, passé la soirée avec une femme mûre qu’il avait subjuguée par la richesse de sa conversation et, pour couronner le tout, avait failli se battre avec son fiancé jaloux arrivé à l’improviste!

Lucie, de son côté, sans être nécessairement fâchée d’être débarrassée de l’adolescent, était vaguement agacée de la façon cavalière avec laquelle Pierre l’avait chassé. Elle n’était pas sa propriété et après tout, il était gentil, le brave petit! Elle n’eut toutefois pas le temps de lui en faire reproche. Fidèle à son habitude, il attaqua tout de go :

— Quand je donne rendez-vous avec une femme, j’aime bien qu’elle évite de draguer le premier imbécile venu!

Lucie fut tentée un instant d’oublier son rôle et de lui signaler aigrement qu’il n’avait qu’à être à l’heure. Au lieu de ça, elle choisit d’appliquer consciencieusement la règle numéro 1«d» des romans Colombine et de lui donner raison.

— Allons, vous savez bien que c’est vous, le premier..., répondit-t-elle machinalement, sans ajouter «...imbécile venu» malgré la tentation.

Inexplicablement, loin de calmer Pierre, la réplique eut le don d’exacerber sa colère.

— Vous vous conduisez comme une pute! fit-il, dans un accès de rage incontrôlée.

Le pattern sembla soudain vaguement familier à Lucie... Elle n’eut toutefois pas le loisir de reconnaître assez vite la règle numéro 6«c». Pierre l’avait empoignée par le bras et la secouait avec toute la rage que justifiait son orgueil blessé de mâle!

Que va-t-il arriver à Lucie??? Ne manquez pas la suite palpitante de ses aventures romanesques dans le chapitre 20 : Presque un héros? Mais pas tout à fait!

4 commentaires:

Francois et fier de l'Être a dit…

C'est quoi un pattern?

coyote des neiges a dit…

C'est un moule, un scénario bien établi...

Fredesk a dit…

Je te suggère de mettre un petit lien, tout minuscule soit-il, vers le reste de ton blogue, tout en bas, par exemple, près du «site meter».

coyote des neiges a dit…

Voilà qui est fait!!! (dans la colonne de gauche)