samedi, juin 03, 2006

Chapitre 15 : l'Intrigante!


Le jour se levait sur la petite maisonnette à flanc de montagne. Le soleil s’était enfin pointé, annonciateur d’une merveilleuse journée. Un coup d’oeil au divan du salon apprit à Moira que Jordan était déjà levé. Il avait dû se lever très tôt. Pour sortir les poubelles, probablement. Elle se surprit à chantonner tout en préparant un petit déjeuner pour deux. Elle se rendait compte qu’elle commençait à s’habituer à la situation étrange dans laquelle elle se trouvait. Elle y prenait goût.
Mais pas la Lectrice. Quelle horreur! : une vraie petite scène de bonheur tranquille à deux. Heureusement, quelque chose va bientôt se passer. La Lectrice peut frissonner délicieusement à l’avance du tour que va jouer le Destin à notre malheureuse Héroïne, sous la forme voluptueuse d’Annabella. Quelle joie ce sera que de s’indigner pour Moira des machinations machiavéliques de l’Intrigante! Juste avant, il faudrait mettre un bémol à l’enthousiasme de Moira :
S’il était vrai que Jordan n’avait pas encore parlé d’amour explicitement, il témoignait cependant envers Moira une tendresse nouvelle. Pour l’instant, elle préférait ne pas trop réfléchir. Elle se contentait de vivre intensément l’instant présent. Elle se refusait à penser qu’inévitablement le délicat équilibre qui s’était établi entre eux devrait un jour basculer. De quel côté de la barrière allait-elle retomber? Il en dépendait entièrement de Jordan : d’un côté se trouvait le précipice noir du désespoir et de l’autre l’attendait une félicité sans nom.
La métaphore était habile! Elle témoignait du soin que Lucie mettait à la création de son oeuvre.
La porte d’entrée claqua. Moira se retourna avec espoir vers le seuil pour accueillir Jordan. Mais avant qu’elle n’ait pu exprimer verbalement son bonheur de le retrouver, elle entendit une voix féminine appeler : «Jordan, mon chéri, où es-tu?»

Elle resta figée sur place. C'était Annabella, qui, le cheveu flamboyant, l’oeil méprisant, la lèvre pulpeuse, la fesse rebondie, le mollet galbé, le talon haut, ...

Et toutes ces sortes de choses qui rendent une femme antipathique aux yeux des autres femmes... N’oublions surtout pas le tailleur bleu électrique. Elle sera très grande, évidemment (quel mauvais goût) et très maquillée.
... venait de s’avancer jusque dans la cuisine. Lorsqu’elle aperçut Moira, elle fut apparemment aussi surprise qu’elle. Moira sentit le coeur lui manquer. La coiffure sophistiquée d’Annabella avait dû nécessiter de longues heures chez le coiffeur et son tailleur bleu électrique au décolleté audacieux qui moulait superbement sa silhouette provocante provenait visiblement de la dernière collection de Chanel.
Lucie n'était pas très familière elle-même avec la Mode, donc Chanel devrait faire l'affaire.
Annabella s’était ressaisie rapidement. Trop rapidement. Une moue dédaigneuse déformait à présent son joli visage outrageusement maquillé. Du haut de ses cinq pieds huit pouces et demi, elle considérait Moira avec mépris.

Celle-ci se sentit soudain consciente du négligé de sa tenue. Elle portait une paire de pantalons de coton ouaté rouge qui ballonnait à la taille et dont les bords trop courts laissaient voir des chaussettes bleu pâle et des pantoufles en Phentex barrées vertes et jaunes. Son T-shirt...
Non, ça n’allait pas. Ce n’était pas une bonne idée de décrire la tenue de son héroïne en s’inspirant de son propre accoutrement. Si au lieu d’un ordinateur, Lucie avait eu une machine à écrire, elle aurait pu rageusement en arracher la page d’un geste dramatique pour la jeter dans une corbeille à papier qui regorgerait déjà de tels rebuts. Mais cette satisfaction lui était refusée et elle se contenta de faire un «Delete» très peu spectaculaire.

Pour sa description, si Lucie n’avait pas puisé dans la fameuse valise retrouvée, source inépuisable de toilettes toutes plus élégantes (bien que simples) les unes que les autres, c’était voulu. Il fallait que Moira se sente en état d’infériorité face à une Rivale sophistiquée. Mais ce n’était pas une raison pour la rendre ridicule auprès de la Lectrice. Sobriété, mais inconsciente et instinctive élégance... Lucie reprit de plus belle :
Moira avait enfilé une chemise appartenant à Jordan pour se remémorer leur folle nuit d’amour et respirer à nouveau l’odeur virile qui émanait encore de son linge sale. Elle l’avait cintrée à sa taille menue tant bien que mal à l’aide d’un ruban trouvé dans les placards de la maisonnette. Elle ne portait aucun maquillage...
Aucun, vraiment?
... à l’exception d’une touche de rouge à lèvres discret.
Ah! Tout de même!
Annabella la toisa de haut en bas.

— Vraiment, ma chère, tu ne t’améliores pas! Pas étonnant que Richard me soit tombé dans les bras si facilement! Remarque, c’était un service à te rendre! Tu devrais m’en être reconnaissante! Ça me donne envie de te rendre un autre service, d’ailleurs!

— De... de quoi parles-tu? balbutia Moira.

— De Jordan, bien sûr! Je le connais depuis longtemps. N’oublie pas que c’est le frère de Roger, mon voisin de palier. Pauvre Roger, ajouta-t-elle avec un rire de gorge qui sonnait faux, quand je l’ai laissé tomber, il n’a pu trouver mieux que cette gourde pour me remplacer et en faire sa fiancée.

— Tu... tu veux dire que... que tu as...bredouilla Moira, suffoquée d’indignation devant la félonie de son ancienne amie.

— Bien sûr, que j’ai séduit Roger! Rien de plus facile! Mais il faut avouer que son frère était une bien meilleure affaire! Parlant de Jordan, pourquoi penses-tu qu’il est descendu du train à Arles? Il est venu me rejoindre, bien sûr!

— Mais... je... je croyais que Richard et toi...

— Je me doutais bien que jamais son père n’accepterait une telle union, alors j’avais gardé une carte dans ma manche! Après tout, Jordan est au moins aussi riche que Richard! Surtout si Richard se fait déshériter!

— Mais pourquoi m’avoir envoyée à ton appartement? Et pourquoi n’y étais-tu pas, comme il était prévu?

Annabella prit le temps d’extraire une longue cigarette de son étui. Elle l’alluma posément avant de répondre et en expira la fumée pensivement.
Pour se donner le temps de bien mentir, la salope!
— Vois-tu, à ce moment, je croyais vraiment avoir encore quelques chances avec Richard. Alors pour t’éloigner, je t’ai envoyée dans cette ville où je pouvais te garder à l’oeil. Mais pendant que je me rendais en voiture vers Nice pour t’y devancer, tel que prévu, j’ai rencontré Jordan dans un café où je m’étais arrêtée, à Arles. Disons qu’il a été convainquant et que j’ai accepté de changer mes plans pour lui. J’ai passé avec lui trois jours inoubliables... Sans parler des nuits!
Il y avait là une légère contradiction. En fait, Lucie n’arrivait pas à se décider si Annabella allait prétendre que leur rencontre à Arles était le fruit du hasard ou bien s’ils s’y étaient donné rendez-vous. Qu’est-ce qui paraîtrait pire? Après réflexion, Lucie se dit que, de toute façon, puisque tout cela n’étaient que mensonges de la part d’Annabella, ça n’avait pas tellement d’importance. Si Moira était assez stupide pour la croire... (Oh, pardon!) Si Moira était tellement vulnérable qu’elle ne pouvait faire la différence, la Lectrice, elle, était certainement assez avisée pour ne pas se laisser berner aussi facilement.

Et juste au cas où elle ne le serait pas, il valait mieux laisser planer les contradictions dans le discours de la félonne. Elle n’insista donc pas sur la cohérence et, implacablement, continua :
Moira se sentit défaillir. Toute couleur s’était retirée de son visage. Voyant que Moira ne relevait pas les contradictions, Annabella n’insista donc pas sur la cohérence de son discours et implacablement, continua :

— Oui, j’avoue que je t’avais complètement oubliée! Mais je savais que tu ne pouvais pas trop me nuire, puisque j’avais pris la précaution de faire disparaître tes valises dès la première gare où le train s’est arrêté!

— C’était donc toi! murmura Moira, atterrée.

— Quand Jordan est revenu me trouver après quelques jours, j’ai accepté de lui rendre tes valises. Il paraissait si anxieux de se débarrasser de toi! Le seul moyen de te faire partir était de te rendre tes effets. À ce que je vois, tu n’as pas compris le message, puisque tu es encore là!

— Je... je ne te crois pas! articula Moira d’une voix blanche.

— Je m’en doutais. C’est pourquoi j’ai téléphoné à Richard pour lui donner un petit renseignement... Il devrait arriver d’un instant à l’autre, d’ailleurs. Je crois que je vais partir et vous laisser seuls, vous devez avoir plein de choses à vous dire!

— Non... Non... ce n’est pas possible! Mais où est Jordan?
Et pendant tout ce temps, bien sûr, Jordan était commodément sorti. Mais où pouvait bien être Jordan pendant tout ce temps? Ce n’était pas le jour des poubelles, sinon il aurait été à proximité et aurait vu Annabella entrer et sortir... Lucie réfléchit un peu à la question, puis décida de confier la solution du mystère à Annabella qui, décidément, avait réponse à tout.
— Pauvre petite idiote! Je lui ai donné rendez-vous en ville où il doit m’attendre. Je suis d’ailleurs en retard. Nous avons des préparatifs à faire. Vois-tu, nous devons nous marier dès que le bébé sera né, ajouta-t-elle en regardant avec attendrissement son ventre encore plat. Ciao!

Annabella éclata d’un rire sardonique et tonitruant puis sortit, laissant dans son sillage la fumée de sa cigarette et l’odeur lourde de son coûteux parfum.

Complètement défaite, Moira, pour la troisième fois de sa vie, voyait le monde s’écrouler autour d’elle. Elle devait fuir!
En fait, il était inutile de faire intervenir Richard, la dernière trouvaille d’Annabella rendant son intervention superflue. Trop, c’est trop. Il ne faut pas non plus diluer des émotions aussi pures que l’amour de Moira pour Jordan.
Cette fois-ci, elle n’allait pas fuir parce qu’elle avait peur de Richard. Celui-ci ne lui semblait à présent qu’un enfant gâté qui fait des caprices. Non, ce qui la démolissait était la duplicité de Jordan. Elle ne le comprenait plus. Même si son amour était encore intact, elle en avait peur! Son habileté à se jouer d’elle était démoniaque!
Rien de plus excitant qu’un peu de terreur dans sa vie!


Ne manquez pas la suite, chapitre 16 : la fuite éperdue, prise 3!