samedi, mai 20, 2006
Chapitre 13 : La cartouche
Le récit de Lucie avançait à grands pas. Elle en était presque au milieu de son roman, là où la narration est habituellement interrompue par quelques pages publicitaires cartonnées. On y invite la Lectrice à se perdre dans l’univers romantique des romans Colombine pour aussi peu que $ 11,95 par mois. Il lui suffisait de dire «OUI» à l’amour. Rien de plus facile : à cet effet, un autocollant rose phosphorescent en forme de coeur où il était inscrit «OUI» (tiens donc!) était disponible. Il n’y avait plus qu’à le détacher et à le coller sur le coupon-réponse tous ports payés. La Lectrice recevrait par retour du courrier quatre livres gratuits, une montre en forme de coeur gratuite, un stylo rose gratuit et une surprise gratuite. Tout ça sans risque, sans obligation, sans condition, et sans farce!
Puisqu’il n’y avait pas d’autocollant «NON» et que Lucie n’allait tout de même pas dire non à l’amour, elle avait suivi scrupuleusement les instructions. Au cas où la surprise aurait été bronzée et musclée... Mais la surprise s’était avérée être un parapluie Colombine. Lucie ne l’avait jamais utilisé. D’abord, parce qu’il pouvait être gênant d’afficher ainsi ses goûts littéraires, même sous la pluie. Ensuite, qui sait si, un jour, affrontant avec courage un violent orage sans protection, elle n’attirerait pas ainsi l’attention de quelque célibataire endurci ému malgré lui par son allure misérable mais si touchante dans sa dignité refoulée?
La seule chose qu’elle ait jamais attirée avec cette méthode, c’était de multiples rhumes. Mais elle n’abandonnait pas la partie et le parapluie Colombine gisait toujours au fond du garde-robe de l’entrée, symbole de la solitude sentimentale de Lucie. Elle avait donné la montre en forme de coeur à sa nièce de six ans qui en avait été ravie. Quant au stylo rose, Lucie l’avait depuis longtemps mâchouillé.
Pour l’instant, loin de toute menace météorologique, Lucie était confortablement appuyée sur le dossier de sa chaise (en bois de chêne verni, assorti aux boiseries des murs et dont le coussin en velours vert se mariait à la perfection à la couleur de sa tasse de café), le temps d’imprimer le travail déjà accompli. De ses yeux mi-clos (une pose qu’elle avait longuement pratiquée devant son miroir portatif) elle considérait les feuilles qui sortaient une à une de son imprimante, portative, elle aussi. C’est alors que le drame frappa!
La feuille qui émergeait à présent, de pâlotte, passait à la blancheur la plus totale! Lucie en oublia du coup sa pose alanguie et se dressa sur ses pieds en jurant de façon très peu élégante. La cartouche avait fini par se vider de son encre et elle avait oublié d’en amener une de rechange! Qu’allait-elle devenir? Lucie n’avait pas le choix : elle devait se résigner à sortir de la retraite fermée qu’elle s’était imposée. Depuis le drame qui avait bouleversé sa vie et qui l’avait forcée à fuir son pays, elle évitait à tout prix de rencontrer des gens de peur d’attirer l’attention sur elle.
Cette fois-ci, il lui faudrait quitter son refuge et aller au-dehors. Lucie espérait qu’elle pourrait trouver au village ce qu’elle cherchait. Bien que les villageois la considérassent avec la curiosité que l’on réserve à une mystérieuse étrangère, du moins, ils s’étaient habitués à elle et en général, ils respectaient son silence.
Son imprimante était de marque «Canon», assez connue pour que Lucie pût espérer trouver une cartouche même dans ce coin reculé de la France. Elle commença cependant à douter lorsqu’elle vit la réaction de la brave dame qui tenait le magasin général après qu’elle eût demandé une cartouche de «Canon». Il est vrai que pour bien se faire comprendre, elle empruntait souvent l’accent français, avec quelque succès, il faut dire.
Pour une fois, cela ne l’aida pas à passer inaperçue, au contraire. La dame blêmit et se retira à reculons dans l’arrière-boutique où Lucie l’entendit appeler le commissariat. Quelque peu surprise, elle ne vit pas s’approcher d’elle un des clients. Celui-ci, un homme de haute stature vêtu d’un imperméable blanc et d’un feutre à larges bords lui cachant le visage, qui semblait bouquiner dans un coin, avait vraisemblablement tout entendu.
L’homme agrippa Lucie par un bras et l’entraîna vivement hors de la boutique après lui avoir chuchoté : «Vous êtes folle! Vous allez nous faire repérer!» Avant que Lucie n’eût le temps de réagir, elle se trouvait déjà dans une puissante voiture américaine noire aux vitres teintées. La panique la gagna. Elle tenta de sortir mais les portières étaient verrouillées. L’homme avait de toute façon déjà démarré et ils roulaient maintenant à vive allure sur l’autoroute. «Cessez de paniquer. Nous sommes à présent en sécurité. Ils ne nous trouveront plus.»
Abasourdie, Lucie le considéra pour la première fois. Dans la brève lutte qui avait précédé son entrée dans la voiture, elle avait eu le temps de se rendre compte qu’il était beaucoup plus grand et fort qu’elle. Avec ses cinq pieds six pouces, elle ne faisait pas le poids. Il n’avait eu aucun mal à l’introduire par la portière du côté passager. C’était maintenant son visage qui attirait l’attention de Lucie. Il avait retiré le feutre qui le camouflait partiellement. Une grande balafre partait de sa pommette et allait presque jusqu’à son menton carré. Son expression était fermée. Elle ne pouvait lire aucun sentiment sur son visage. D’ailleurs, un tel homme pouvait-il en avoir?
Malgré la cicatrice qui le défigurait, il se dégageait de lui un magnétisme indéfinissable. Lucie en fut un moment décontenancée. C’était la première fois qu’elle ressentait un tel trouble en présence d’un homme. Il conduisait le véhicule avec une maîtrise et une assurance inhumaine tout en gardant le silence et en regardant droit devant lui. Mais Lucie sentait bien que ce n’était pas tant pour regarder la route que pour éviter de la regarder, elle. Il semblait tellement en colère! Il ne contrôlait qu’avec peine sa rage. Qu’avait-elle donc fait?
Enfin il se décida à desserrer les dents : «Quand l’Organisation m’a averti que je devrais faire équipe avec une femme, j’ai cru au moins qu’ils m’enverraient une femme aguerrie, pas une débutante qui se met les pieds dans les plats dès le premier jour! Vous ne comprenez donc pas que la discrétion est essentielle dans notre métier? Nous en possédons, des cartouches, il était inutile d’aller en commander de nouvelles!»
La lumière se fit peu à peu dans l’esprit de Lucie : on l’avait confondue avec quelqu’un d’autre! Cet homme faisait sans doute partie d’une bande de terroristes! Il la prenait pour sa complice! Le cerveau enfiévré, Lucie se mit à réfléchir très vite. Si elle lui expliquait son erreur, allait-il la laisser partir? Sûrement pas! Elle en savait déjà trop! Et cet homme semblait impitoyable. Qu’allait-elle devenir? Elle décida de feindre la docilité en attendant de trouver une occasion de s’enfuir. Elle bredouilla quelques excuses et se tint coite.
«Nous arriverons bientôt au Quartier Général. Par mesure de sécurité, je dois vous bander les yeux. Il serait dangereux que trop de gens soient au courant de ce lieu.» Lucie en fut un peu soulagée. Moins elle en saurait, moins elle risquait si elle était découverte. La voiture s’arrêta sur le bas-côté d’une route complètement déserte. Inutile de chercher à s’enfuir maintenant. Il la rattraperait vite et qui sait quels sévices il lui ferait subir? Elle se prêta donc au jeu et se laissa bander les yeux. Elle se demandait toutefois si elle aurait accepté avec autant de docilité d’être tenue ainsi à l’écart si elle avait été la vraie complice. Après tout, Lucie était une femme indépendante et sûre d'elle!
Ils roulèrent encore quelques heures en silence quand il sembla à Lucie qu’ils quittaient l’autoroute. Enfin, la voiture finit par s’arrêter. L’homme lui retira son bandeau. «Au moins, vous avez une qualité, vous n’êtes pas bavarde!» lui dit-il d’un ton goguenard. Lucie se risqua à demander «Co... Comment dois-je vous appeler?» L’homme la considéra un moment sans rien dire d’un regard énigmatique, puis finit par dire : «Mieux vaut continuer à utiliser nos noms de code. Apollon fera parfaitement l’affaire. Je continuerai à vous appeler Aphrodite. D’ailleurs, ajouta-t-il, ça vous va très bien.»
Lucie n’était guère plus avancée, mais au moins elle possédait à présent quelques informations qui allaient lui permettre de jouer le jeu un peu plus longtemps avant d’être démasquée. Mais c’était compter sans le Destin. «Enfin, vous êtes là!» glapit une voix féminine d’un ton suraigu. «J’ai dû téléphoner au QG puisque vous n’étiez pas au rendez-vous! On est venu me chercher en hélico mais vous ne perdez rien pour attendre!»
Interloqué, Apollon se tourna vers la femme qui venait de l’apostropher. C’était une grande rousse flamboyante outrageusement maquillée, étroitement moulée dans un tailleur bleu électrique et juchée sur d’interminables talons qui lui galbaient les mollets parfaitement moulés par des bas de soie qui avaient dû coûter la peau des fesses...
«Qui êtes-vous?» demanda Apollon. «Appelez-moi Aphrodite, ça fera l’affaire! fit-elle d’un air hautain. Je vous rappelle que nous avons une mission à accomplir. Qui est cette... fille?» ajouta-t-elle dédaigneusement. Lucie se sentait inadéquate avec ses joggings gris et ses sandales acu-massage. Quoique Apollon ne sembla pas trop apprécier les manières de la nouvelle venue, l’enjeu était trop important pour laisser passer la dernière information. Il se tourna vers Lucie. Celle-ci pensa défaillir. Elle était démasquée!
La Mata-Hari rousse, devenue hystérique, comprit soudain ce qui s’était passé «Tuons-la! On ne peut prendre aucun risque! Tuons-la!» Apollon l’apostropha rudement : «Calmez-vous. Je m’en occupe!» Il se tourna vers Lucie,tira de sa poche un flacon rempli d’un liquide dont il imbiba un chiffon. Lucie n’eut pas le temps de faire un geste. Déjà Apollon lui appliquait le chiffon sur le visage. C’était la fin! Elle était perdue! Tout devint noir autour d’elle.
Lorsqu’elle se réveilla, elle était allongée sur un lit dans une chambre ensoleillée. Que se passait-il donc? On ne l’avait pas encore exécutée? Lucie fit un mouvement pour se lever. La pièce sembla tournoyer autour d’elle et sa tête retomba lourdement sur l’oreiller. Au bout de quelques secondes, une senteur musquée de tabac qui assaillit soudain ses narines lui fit rouvrir les yeux. Elle reconnut aussitôt Apollon. Il était sans doute venu l’achever. Elle eut un mouvement de recul.
«Non, ne fuyez pas, je ne vous ferai aucun mal. Mais vous comprenez que je sois contraint de vous garder ici au secret jusqu’à ce que la mission dont je suis chargé soit complétée. Cela ne devrait pas durer plus de quelques mois, rassurez-vous. Vous serez ensuite libre de retourner dans votre pays... si vous le désirez toujours...» ajouta-t-il en la considérant d’un regard caressant qui adoucissait ses traits durs. Lucie frissonna. Elle était donc condamnée à rester ici sous la garde de cet homme mystérieux qui se faisait appeler Apollon!
Non, impossible! Elle devait partir d’ici avant de ne plus pouvoir se libérer de l’emprise maléfique des sentiments contradictoires qui l’assaillaient malgré elle. Il lui fallait fuir, sous le couvert du prochain orage. Comme s’il avait lu dans ses pensées, Apollon se mit à rire doucement. «Non, n’y pensez même pas! J’ai d’ailleurs une autre raison de vous garder ici...» Sur ces mots, il s’approcha d’elle et s’empara de sa bouche. Le baiser qui suivit laissa Lucie complètement hors d’haleine...
La vendeuse du magasin général éclata de rire en entendant la requête de Lucie. «Aaaah, Madame veut dire une cartoûûûche de Cannôôônne! Et bé oui, la p’tite dame, nous avons ça! Voilà! Ça vous fera dix-neuf euros!» Lucie déboursa la somme requise et s’en retourna à l’auberge, vaguement déçue sans trop savoir pourquoi et s'en fut continuer l’impression de son document.
Après cet intermède enlevant, ne manquez pas le prochain épisode : chapitre 14 : Hop! À la casserole!
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1 commentaires:
Qu'est-ce que Matha et Harry ferait d'une cartouche de canon ?
Quel boulet cette Lucie.
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