samedi, mai 06, 2006

Chapitre 11 : Les valises de Moira


Même après une bonne nuit de sommeil, Lucie, perplexe, était toujours incapable de poursuivre. Que se passait-il donc? À quoi était due sa panne? Trois aller-retours à l’accueil de l’auberge pour se servir des cafés bien corsés n’apportèrent aucune amélioration. L’écran restait toujours blanc devant elle...

Lucie décida de compulser la documentation qu’elle avait emportée. Elle fouilla dans son attaché-case pour en sortir le dossier Colombine qu’elle avait monté. Jusqu’à présent, elle avait écrit d’instinct mais il était parfaitement acceptable de jeter un coup d’oeil sur le mode d’emploi auparavent reçu par la poste. En consultant les règles d’écriture, elle pouvait constater que son instinct ne l’avait pas trompée à date. Mais il y avait encore moyen de faire mieux.

La règle numéro 1«a», par exemple, pouvait être élaborée en décrivant l’habitat naturel de Jordan, pour bien illustrer sa personnalité. Mis à part la jungle guatémaltèque où il se complaît, son habitat pourrait être une garçonnière où une héroïne désespérée imaginerait le défilé de Rivales qui feraient la queue pour entrer dans son lit, le tout dans un décor sobre et masculin, dans les tons de bois, sans fioritures superflues, avec un côté un peu sauvage, à l’image même du héros.

Malheureusement, Lucie se rendait compte que la richesse du récit souffrait du contexte même qu’elle avait choisi pour établir son intrigue. En effet, l’action se situait entièrement dans la maisonnette-à-flanc-de-montagne-des-parents dudit héros, dans laquelle il n’avait pas mis les pieds depuis des lustres. Il fallait abandonner l’idée, toute séduisante fût-elle. Elle continua son étude.

La règle 2«d» lui sauta soudain au visage. Bon sang, mais c’est bien sûr! Cela expliquait pourquoi les prétextes de rebondissements étaient un peu frugaux. Le dernier chapitre que Lucie avait écrit, bien qu'il regorgeât de moments forts, menait dans un cul-de-sac : Moira n’ayant aucun bagage avec elle, il était impossible de digresser sur ses goûts vestimentaux! Ceux-ci auraient pu être «simples, harmonieux, de bon goût et seyants, compte tenu de sa silhouette menue...». Ça serait l’occasion rêvée pour faire des descriptions de textures et de couleurs, de coupes et de styles dont la Lectrice et l’Éditeur sont friands. Quel excellent moyen aussi, pour bien faire connaître la personnalité profonde de Moira! Le recours aux placards de Jordan avait tout de même quelques limites.

Il ne restait plus qu’à trouver un moyen de faire réapparaître les bagages. Facile! À présent que Lucie savait dans quel sens diriger ses efforts, rien n’était à son épreuve! Enfin, elle comprenait les causes de la panne d’inspiration qu’elle éprouvait. Elle manquait tout simplement de matière première. Même s’il n’y avait rien à faire pour la garçonnière, elle pouvait se rattraper en retrouvant les valises de Moira. Après tout, celle-ci ne pouvait passer le reste du roman à se balader dans les chemises de Jordan, aussi seyantes fussent-elles sur sa silhouette menue...

Moira désespérait de ne jamais pouvoir quiller cet endroit et l’homme impérieux qui l’habitait. Mais sans papiers, sans vêtements et sans maquillage, que pouvait-elle faire? Et ce téléphone qui n’était pas encore réparé! Pourquoi Roger ne venait-il pas voir ce qui se passait? N’avait-il pas promis de prendre de ses nouvelles?

Depuis la nuit où Jordan avait succombé à la fièvre, au brandy et à ses pulsions dévastatrices, Moira arrivait avec peine à cacher ses émotions. Elle avait beau feindre l’indifférence, elle ne parvenait pas à se leurrer : la présence continuelle de Jordan lui ramenait constamment à la mémoire que sa vie avait été complètement bouleversée.

Visiblement, Jordan ne se souvenait plus de rien : il vaquait à ses occupations sans s’occuper de Moira tandis que celle-ci passait des heures à feuilleter les ouvrages de la bibliothèque. Mais le coeur n’y était plus : elle n’arrivait plus à se concentrer.

À quelles occupations Jordan pourrait-il bien vaquer??? Bah, des trucs d’Homme, auxquels ni Moira ni la Lectrice, ni même Lucie ne s’intéressaient. Pas la peine de s’étendre sur le sujet…

Malgré l’exiguïté de la maisonnette qu’ils partageaient, Moira faisait tout ce qu’elle pouvait pour éviter de se retrouver face à face avec Jordan. Après plusieurs jours de ce régime, puisque Jordan s’obstinait à l’ignorer, elle éclata.

— Je n’en peux plus! Ça ne peut plus continuer comme ça! Pourquoi votre frère ne donne-t-il pas de nouvelles? Pourquoi le téléphone ne fonctionne-t-il pas encore? La situation ne peut plus durer! J’ai besoin de sortir d’ici!

— Qu’est-ce qui vous en empêche? répondit calmement Jordan, sans lever les yeux de son journal, qu’il lisait aux pages financières.

— Mais je ne peux pas sortir dans cette tenue! Je vous rappelle que j’ai perdu mes papiers et mes valises dans le train! De plus, il y a bien dix kilomètres d’ici à la route principale! Et puis...

Lucie rajouta quelques lignes supplémentaires à la tirade exaspérée de Moira et la fit finalement éclater en sanglots. De quoi faire réagir le héros. C’était le prétexte idéal pour un autre baiser-punition.
En proie à un accès de rage incontrôlée...
Mais il fallait bien faire la différence avec l’accès de rage incontrôlée du vilain fiancé!
... Jordan se leva d’un bond, s’approcha de Moira, la prit violemment par les épaules et sa bouche s’abattit brutalement sur la sienne, tel un épervier sur sa proie. Victime d’un tourbillon de sentiments contradictoires, Moira tenta de se débattre mais peu à peu, malgré elle, elle s’abandonna à la caresse sensuelle de leurs lèvres jointes. Il avait un tel pouvoir sur ses sens!

Brusquement, il la lâcha, alla ramasser les pages (financières) éparses de son journal et sortit. Moira faillit s’évanouir, mais se ressaisit et éclata plutôt en sanglots désespérés. Peu après, Moira entendit le vrombissement de la Ferrari gris métallisé aux caps de roue rutilants qui s’éloignait en trombe. Il était parti! Ses sanglots se calmèrent peu à peu.
Puisqu’aucun spectateur ne pouvait en profiter, inutile de dépenser de précieux sanglots...

Que lui arrivait-il donc, à elle, d’habitude si sereine, si posée? Était-ce de l’Amour? Non, non, impossible, se disait Moira, tentant d’analyser froidement la situation. C’était un simple désir physique. Leurs corps se reconnaissaient malgré eux. Dès qu’ils étaient en présence l’un de l’autre, l’air semblait survolté de particules élémentaires chargées électriquement. La force magnétique qui se dégageait de Jordan était aussi inexorable que l’attraction gravitationnelle entre deux corps sidéraux. Une musique céleste s’élevait autour d’eux lorsqu’ils étaient en présence l’un de l’autre, faisant vibrer le plasma même de l’univers intemporel d’une sensualité quasi irréelle où ils évoluaient ensemble malgré eux. Non, il ne s’agissait indéniablement que d’une vulgaire attirance physique.

Peu convaincue par la conclusion à laquelle elle était arrivée, elle passa une nuit d’angoisse et d’insomnie. Où était-Il parti? Que faisait-Il? Avec qui? Elle passa la journée du lendemain devant la fenêtre à guetter le retour de Jordan. Mais parce que, de par sa nature altruiste, elle n’aimait pas perdre son temps, elle en profitait pour travailler sur une broderie qu’elle avait trouvée dans un placard. Elle le donnerait aux bonnes oeuvres lorsqu’elle sortirait d’ici. La broderie représentait un visage de clown triste sur un fond de velours noir. Décidément, cette image correspondait bien à ce qu’elle ressentait...

Jordan ne réapparut que tard dans l’après-midi. Il semblait harrassé, il était d’humeur sombre mais apportait avec lui les bagages que Moira s’était fait dérober dans le train.

Éperdue de reconnaissance, elle faillit se jeter au cou de Jordan. Seule la dureté de son regard l’en empêcha. Elle rougit et ramena plutôt son attention sur ses valises.

— Comment les avez-vous trouvées?

— Ne me posez pas de questions! fit-il hargneusement.

Dès qu’elle fut entrée en possession de ses effets personnels, son premier geste, avant même de se saisir de sa trousse de maquillage, fut pour tenter de trouver ses papiers dans le couvercle secret de sa valise. Appuyé au mur, Jordan la considérait avec un calme effrayant, en allumant négligemment sa cigarette à l’aide d’une allumette qu’il avait grattée sur la semelle de ses souliers italiens en cuir de crocodile brun foncé.

— Ne les cherchez pas, ils ont été dérobés, annonça-t-il en exhalant flegmatiquement par les narines la fumée bleutée de sa cigarette sans filtre.

— Comment pouvez-vous savoir ce que je cherche?

— C’est l’évidence même! Depuis que je suis arrivé ici, vous n’avez pas cessé de me fuir!

Comme s’il avait enfin décidé de mettre les choses au clair, son attitude avait complètement changé. D’une chiquenaude habile, il avait envoyé sa cigarette à peine entammée dans un cendrier à l’autre bout de la pièce. Les yeux plissés de fureur contenue, il s’était dangereusement approché de Moira et la regarda dans les yeux en serrant les poings.

Elle manqua défaillir sous l’impact de son regard intense et se sentit soudain malgré elle complètement submergée par cette passion dévorante qui la rongeait tout entière! À son grand désespoir, il se détourna bientôt d’elle. Ce n’était qu’un avertissement, elle le sentit à l’atmosphère trouble qui s’était abattue sur la maisonnette et qui faisait vibrer l’air autour d’eux.
Bref, il ne s’était strictement rien passé. Tout était dans la façon de voir les choses. Ça faisait partie de la magie du roman rose!
Moira se secoua enfin de l’étrange langueur qui l’habitait et, pour se donner contenance, empoigna ses valises pour les emporter dans sa chambre sans que Jordan ne fit un geste pour l’aider.

Enfin, elle retrouvait tous les objets de son passé, tous ces vêtements qu’elle avait emportés avec elle dans sa fuite éperdue...
Non, Moira ne doit pas être matérialiste. En fait, le retour inattendu de ses valises faisait plus le bonheur de Lucie que de Moira elle-même, qui devait être toute détachée des choses de ce monde. Le dernier paragraphe ne permettait pas de bien faire comprendre la subtilité des sentiments mitigés que cela suscitait chez Moira. Cet apport d’accessoires transporterait de joie toute femme ordinaire. Mais puisque Moira est extraordinaire, Lucie biffa le dernier paragraphe d’un «delete» ferme et recommença :
Le retour inattendu de ses valises, qui aurait transporté de joie toute femme ordinaire, laissa à Moira un goût d’amertume. Toutes ces babioles et ces vêtements qu’elle avait emportés pêle-mêle dans sa fuite éperdue ne représentaient pas grand-chose pour elle. Sa vie avait été bouleversée à un tel point que même la perspective de s’habiller autrement qu’avec des chemises trop grandes pour elle trouvées dans les placards lui semblait frivole et superficielle. Son passé lui semblait déjà loin.

Elle se contenta donc de sortir sa trousse de maquillage. Le reste attendrait bien au lendemain. Il serait toujours temps de s’habiller avec ses propres vêtements. Et ce ne serait pas dans le but mesquin de surprendre Jordan qui ne l’avait jamais vue à son avantage, mais plutôt par fierté personnelle. Elle allait enfin pouvoir cesser de porter des chemises appartenant à cet homme odieux!


Ne manquez pas le prochaine épisode : Chapitre 12, L'orage!

3 commentaires:

Fredesk a dit…

«goûts vestimentaux»

dans la même veine, il y a les besoins vestipsychologiques, les achats vestidépressionnaires...

que penseriez-vous du mot VESTIMENTAIRES ?

:o)

Fredesk a dit…

Ce que j'aime de cette écriture qui me semble 100% québécoise, c'est les nouveaux mots, ou les mots anciens adaptés pour la circonstance... les néologizmmmmes, les régionalizmmmmmes etc etc etc ;o))) continuez... j'espère que ca a été publié... c'est tellement fou comme roman que ça vaudrait les 20$ de l'achat facilement.

:o))

coyote des neiges a dit…

Vestimentaux, c'est pas le pluriel de vestimental??? Pour rimer avec «sentimental»???

Ouais, ceci dit, tu as raison, je me demande bien où j'ai pigé ce mot!!!

Non, les éditeurs étaient d'avis que ceux qui aiment les romans roses seraient fâchés et que ceux qui ne les aiment pas n'aimeraient pas en lire un pastiche. Les éditeurs n'y connaissent rien! Je suis un génie méconnu! Tu ne connaîtrais pas un éditeur, toi??? :)))