samedi, avril 22, 2006

Chapitre 9 : Le retour de Jordan Travis


Les journées s’écoulaient paisiblement à l’auberge. Lucie se levait dès l’aube et tapait furieusement son texte jusqu’à ce que l’inspiration lui manquât. Alors, elle sortait faire une grande promenade puisqu’en général le petit déjeuner n’était pas encore prêt lorsque se produisait sa panne de concentration.

Et dans les sentiers montagneux, là où les siècles semblaient n’avoir aucune prise, elle croyait voir un Jordan Travis derrière chaque arbre. Son imagination s’emparait de cette vision idyllique et ils partaient tous les deux au galop (elle et son imagination) jusqu’au prochain sentier où une autre variante chimérique de son héros chassait la précédente.

Inévitablement, elle revenait de ces promenades la tête pleine de nouvelles idées. Elle en notait les plus juteuses pour ne pas les oublier et allait prendre son petit déjeuner au restaurant de l’auberge. Elle n’avait pas encore rencontré l’Aventure pour elle-même, mais sa solitude actuelle la servait plutôt bien. Elle lui permettait de vivre en communion avec Moira, qui, pour l’instant jouissait de ses derniers moments de paix dans la maisonnette à flanc de montagne.

Mais qu’à cela ne tienne! À défaut d’action dans sa propre vie, Lucie allait fournir à Moira toute l’animation dont elle aurait rêvé : Jordan Travis allait revenir dans le décor! Il allait envahir la maisonnette à flanc de montagne, refuge suprême de Moira! Et Moira devrait rester sur place pour mieux être victime de la suite des événements. Ça allait être difficile à justifier mais rien n’était à l’épreuve du talent de Lucie.
Les journées s’écoulaient paisiblement à la maisonnette à flanc de montagne. Moira se levait dès l’aube et astiquait furieusement les parquets jusqu’à ce que le souffle lui manquât. Alors, elle allait faire une grande promenade pour se mettre en appétit.

Le sympatique Roger était revenu, comme promis, et lui avait apporté quelques provisions pour remplir les armoires de la cuisinette. Il lui avait renouvelé l’assurance qu’elle pourrait rester là aussi longtemps que nécessaire et qu’il avertirait Annabella aussitôt qu’elle rentrerait. Si Moira avait besoin de quoi que ce soit, elle pourrait lui téléphoner.

Lucie s’arrangerait bien pour que le téléphone tombe en panne dès le premier orage...
Le temps aurait pu sembler long à Moira mais heureusement, dans le salon, elle découvrit des rayons entiers de volumes. Apparemment, les parents de Roger étaient des gens cultivés, qui aimaient les livres. Respectueusement, elle caressa la tranche de cuir souple de quelques-uns de ceux-ci. Ils étaient anciens, légèrement usés, preuve qu’ils n’étaient pas qu’une parure et qu’ils avaient été lus et relus amoureusement.

Insistons bien sur le fait qu’il ne s’agit pas là de snobisme littéraire!
Pour Moira, c’était la caverne d’Ali-Baba! Elle adorait lire et retrouvait justement là ses auteurs préférés : Voltaire, Gide, Zola, Camus, Balzac...

Non, Moira ne lisait pas de romans Colombine!
Quelques jours après son arrivée, Moira, bien calée dans un fauteuil profond, en était au deuxième tome des oeuvres complètes de Nietzsche. Elle avait allumé un feu dans la cheminée car le temps s’était rafraîchi. Le tonnerre grondait au loin : l’orage menaçait.

Tiens, tiens! Un orage!
Elle s’était revêtue d’un chaud et doux peignoir d’homme qu’elle avait trouvé dans un placard. Ses longues jambes glabres et fuselées étaient repliées sous elle et les tons de bleu de la robe de chambre qu’elle portait avec une grâce toute innocente faisaient ressortir l’éclat de ses yeux, éclat encore rehaussé par la lueur du feu qui crépitait doucement dans la cheminée et dont la chaude lueur se reflétait sur la peau nacrée de sa gorge que l’on pouvait deviner par la large échancrure du peignoir.

Ouf! En une seule phrase, Lucie avait réussi à créer une atmosphère intimiste et chaleureuse. Elle excellait dans ce type de descriptions. Il ne restait plus qu’à faire entrer le héros dans la scène. Il ne fallait tout de même pas gaspiller le moment. Quel homme pourrait résister à un tel spectacle, se dit Lucie, tout attendrie.
Moira n’entendit pas la voiture qui venait de remonter le sentier. C’était une Ferrari gris métallisé, un magnifique véhicule avec des caps de roue rutilants, qui évoquait pourtant, dans sa sobriété, un maître tout en nuances. Celui qui en émergea fronça les sourcils en considérant la maisonnette. Il pouvait apercevoir une lueur par les fenêtres. Il y avait quelqu’un à l’intérieur! D’une démarche féline qui ne pouvait appartenir qu’à un homme habitué à se déplacer sans bruit dans un environnement inhospitalier, il s’approcha doucement de la porte d’entrée et l’ouvrit brusquement. Il s’arrêta net à la vue de la jeune femme.

Totalement inconsciente du ravissant spectacle qu’elle offrait avec ses grands yeux effrayés, Moira se recroquevilla encore plus profondément dans son fauteuil... L’homme se tenait, redoutable, dans l’embrasure de la porte. Son visage était dans l’ombre.

— Qui… qui êtes-vous? Que… faites-vous ici? parvint-elle à balbutier.
Le balbutiement est une arme redoutable!
— Ce serait plutôt à moi de vous le demander! tonna l’inconnu d’un ton menaçant.
Il s’avança vers elle. Son visage furieux était maintenant éclairé par la lueur de la lampe à l’huile. C’est alors que Moira le reconnut! Elle poussa une exclamation! Elle s’était attendue à n’importe qui, était prête à affronter n’importe quel danger, mais pas... Jordan Travis!!!
La surprise est totale! Vous non plus, je parie, amis lecteurs, ne vous y attendiez pas!
Son coeur se mit à battre plus vite. Moira était brave, capable d’affronter un inconnu, de se défendre avec aplomb contre un intrus malfaisant, fut-il armé d’un couteau, d’un calibre 22 ou même d’un bazooka, mais contre Jordan Travis, que pouvait-elle faire?

Même ainsi, avec son visage furieux, il provoquait en elle d’étranges sensations. Il lui suffisait de réapparaître dans sa vie pour que reviennent en flots ces émotions qu’elle avait naïvement cru pouvoir juguler. Elle avait pourtant tenté de l’oublier pendant les quelques jours de solitude dont elle avait joui. Mais sa proximité la livrait de nouveau pieds et poings liés à l’empire de ses sens. Il ne devait à aucun prix s’en apercevoir! Elle se sentirait trop vulnérable!

Au prix d’un effort surhumain, elle se ressaisit. «Vous... Vous, ici! Je... Je vais téléphoner à Roger, le propriétaire!» parvint-elle de nouveau à balbutier, tout en tendant la main vers le téléphone. À sa grande surprise, Jordan éclata d’un rire sardonique.

— Je vois que vous avez fait la connaissance de mon cher frère! Je ne savais pas que vous étiez sa dernière maîtresse en date et qu’il vous avait installée ici!

Moira blêmit sous l’insulte.

— Vous... Vous êtes... odieux! Votre frère est fiancé! Comment pouvez-vous insinuer que…

Lucie, emportée par son élan, pris tout de même vaguement le temps de noter d’enlever un peu de taches de rousseur à Roger, pour qu’il soit tout de même un peu salaud.
—Je connais mon frère. Bah! Il s’est sans doute assagi depuis sa dernière fredaine... C’était sa voisine de palier, si je me souviens bien…

Annabella! Se pourrait-il que... N’osant pousser plus loin la réflexion, elle attaqua bravement :

— Je ne suis pas celle que vous croyez!

— Et que devrais-je penser? J’arrive ici et je vois mon inconnue du train installée comme chez elle, invitée par mon propre frère!

— Vous n’y êtes pas du tout! Votre frère m’a permis de m’installer ici pour me dépanner quelque temps. Puisque c’est lui qui s’occupe de cette maison, il a plus de droits que vous sur cette maison!

— Vraiment? Vous a-t-il dit que j’en étais le propriétaire légitime depuis que mes parents m’ont cédé leur part? fit Jordan, une lueur mauvaise dans l’oeil. Je suis ici chez moi.

— Je... Je... vais lui téléphoner.

Moira commençait à avoir peur. Après tout, elle ne connaissait pas grand-chose de cet homme. Elle décrocha le combiné mais, à son grand désarroi, la ligne était morte.
Pas plus compliqué que ça! Nous voilà débarrassés du téléphone encombrant!
Moira recula de frayeur contre le mur. Mal lui en prit, elle se retrouva coincée dans le coin du mur où, profitant de l’aubaine, Jordan vint la retrouver en une seule enjambée de ses longues jambes aux muscles puissants.

— Ne... ne me touchez pas! balbutia-t-elle.
Abusait-elle des points de suspensions? Pourtant Lucie se souvenait avoir lu un roman (du Barbara Cartland) dans lequel l’héroïne ne parlait qu’en balbutiant, avec force petits points pour mettre en valeur ses hésitations et ses frayeurs. C’était un peu pénible à lire à la longue et Lucie avait feuilleté le livre au complet pour voir à quelle page l’héroïne cesserait de balbutier. Peine perdue, dès que l’héroïne eût cessé d’avoir peur du héros, elle s’était mise à balbutier de bonheur! Mais comment un homme, fût-il un héros, pouvait-il supporter ça?
— Je vous en prie, cessez de balbutier! tonna Jordan, en l’empoignant brutalement par le bras. N’ayez pas peur, je ne suis pas un monstre! Et d’ailleurs, pour vous le prouver, je vais vous embrasser!
Bien sûr, le héros ne pèche pas par excès de logique mais la raison du plus fort est toujours la meilleure. De plus, puisque tout le lectorat est en haleine pour assister au baiser-punition, autant en finir tout de suite!
Moira tenta de se dégager mais en vain : il était plus fort qu’elle. Sans relâcher son étreinte d’acier sur la peau tendre de l’avant-bras velouté de la jeune fille, il écrasa de sa bouche ferme les douces lèvres de Moira. Ses lèvres entrouvertes furent capturées par une bouche cruelle et vengeresse. Ses protestations furent bientôt noyées dans les moulinets acharnés des mandibules goulues de Jordan.
Que d’action dans une simple paire de babines! Cela ne semblait pas très ragoûtant comme description, mais c’était sorti tout seul. Lucie émit un petit rire nerveux, se demanda si elle ne devait pas laisser le paragraphe tel quel mais chassa vite cette idée impie. Cela évoquait plus un article du Sélection du Reader’s Digest du style : «Je suis la cavité buccale de George» plutôt qu’un respectable roman Colombine. Elle se résigna à faire un «delete». Après tout, la Vie devait suivre son cours romantique... elle revint donc à une sensualité plus classique :
C’était un baiser violent et ravageur, sans aucune tendresse, qui meurtrissait les tendres lèvres de Moira. Pourtant, malgré elle, elle cessa peu à peu de lutter. Des sensations sans pareilles l’envahirent. Jamais personne ne l’avait embrassée ainsi! Moira sombra bientôt dans un autre Univers...
Lucie ne perdit pas de temps à se demander si c’était toujours le même univers dans lequel Moira et ses semblables se perdaient ou bien s’il y en avait plusieurs... Étant donné que jamais non plus Lucie n’avait été embrassée de cette manière, elle eut un peu de peine à terminer sa description. Le dictionnaire de synonymes de son traitement de texte l’y aida un peu, bien que les mots : «concupiscence», «lascivité» et «lubricité» soient bannis.
... où la volupté sensuelle des vagues explosives qui la submergeaient tout entière lui faisait oublier tout le reste. Elle ne savait plus où elle en était. Elle se donnait de toute son âme dans ce baiser! Elle n’était plus qu’une bouche qui clamait son avidité.
Bon, c’est assez! Revenons sur terre.
Soudain, Jordan relâcha son étreinte. Elle faillit tomber de faiblesse, se sentant comme une poupée de chiffon, les jambes flageolantes, le souffle court, pantelante, le coeur battant à tout rompre, le cerveau enfiévré, tandis que Jordan brossait négligemment une poussière sur l’épaule droite de son veston de lin brun pâle à la coupe impeccable assorti à ses souliers en crocodile.

— Bon, jugea-t-il, et bien, puisque vous semblez avoir beaucoup de talents, je vais vous permettre de rester ici et de continuer ce que vous faisiez si bien pour mon frère!

Encore tout abasourdie, Moira se demanda un moment à quoi il faisait allusion. Devant son air hébété, il précisa :

Je parle de tenir maison pour lui, bien sûr! Ou plutôt pour moi, puisqu’il s’agit de ma maison! Maintenant, préparez-moi un café. Je suis las, j’ai fait une longue route pour arriver jusqu’ici.

Sur ces paroles énigmatiques, ...

Bon, peut-être pas si énigmatiques que ça, mais ça contribue à l’atmosphère impénétrable et lourde de sens que la Lectrice devra sentir derrière les phrases apparemment toutes simples du héros, presque un demi-dieu.
... il s’installa confortablement dans un fauteuil et mit ses pieds sur un tabouret tout en cherchant son étui à cigarettes.

Moira serra ses petits poings et releva son fin menton d’un air de défi. Elle avait envie d’envoyer au diable cet homme qui éveillait en elle des sentiments si perturbants pour ensuite la laisser sur sa faim, pantelante de désir inassouvi. Au lieu de ça, elle obtempéra et se retira à la cuisine pour préparer du café. Cet homme avait un tel pouvoir sur elle!
Après cette pirouette laborieuse, ce n’était plus qu’un jeu d’enfant pour Lucie de continuer ce chapitre avec les protestations d’usage que Moira n’allait pas manquer d’émettre de temps en temps, en bonne «partisane de la libération de la femme». Cette dernière expression devait être jetée là, dédaigneusement, comme s’il s’agissait d’une secte quelconque qui transformait ses adeptes féminines en tentatives maladroites d’imitation d’Homme. De toute façon, l’action ne se situait-elle pas en France? Personne n’y verrai rien à redire.

Proférée par le héros d’un ton narquois, l’expression prend la saveur de l’insulte et rend l’héroïne muette, puisqu’elle ne sait plus quoi dire. Radical, dans une altercation, surtout contre un personnage ayant autant d’esprit que l’héroïne!

N’ayant donc apparemment pas le choix, soit qu’elle manquât d’imagination, soit parce que rester à la maisonnette était tout au fond de son être son désir le plus cher, Moira s’installa donc.

Le plus ardu était passé pour Lucie. Rien n’était plus aisé par la suite que de faire passer Moira une ou deux fois de la chambre à la salle de bains et vice-versa, enrobée pudiquement d’une serviette trouvée dans un placard, sous les yeux scrutateurs de Jordan, qui, au prix d’un effort surhumain, garderait un contrôle implacable de ses pulsions dévastatrices. Jusqu’au jour où...

Ne manquez pas le prochain épisode dans le chapitre 10 : Les pulsions dévastatrices de Jordan!

2 commentaires:

Mireille a dit…

"malgré que les mots..."
Rhooô !
"malgré le fait que" ou "bien que"! ;-)

Lucie ne veut pas changer les choses et rendre les choses un peu plus féministes ? dommage...

coyote des neiges a dit…

Merci, correction faite!!!

Attends, le roman n'est pas encore terminé!!!