Le lendemain matin, comme il était prévu par la miss météo locale, le temps s’annonçait magnifique. Le soleil matinal inondait la chambre de Lucie. Elle se sentait d’attaque. Elle relut ce qu’elle avait écrit la veille et soupira. Pourquoi n’avait-elle pas plutôt choisi pour Moira un ex-fiancé doux et gentil? Après tout, c’était le type d’ex-fiancé qui venait en seconde place en popularité dans les romans qu’elle avait lus. Il était facile de s’en débarrasser : on le faisait mourir, d’où une héroïne ravagée par le chagrin qui s’enfermait le coeur dans un palais de glace duquel le héros la sortira à force de Baisers-Punitions et de paroles cinglantes. Lucie retint l’idée pour un prochain roman. Qui sait? Peut-être deviendrait-elle une auteure-vedette de la Collection Colombine?
Et puis si l’ex-fiancé doux n’avait pas le bon goût de mourir, il aurait du moins le bon sens de s’effacer devant la passion ravageuse du héros. Pour ne pas trop culpabiliser l’héroïne, il pouvait par ailleurs tomber lui-même amoureux de son côté. Autre possibilité, il peut être affublé en cours de route de différentes faiblesses de caractère qui finissent par le rendre si médiocre et antipathique qu’on le voit disparaître de la vie de l’héroïne avec soulagement et c’est bien fait pour lui, na!
Il pouvait paraître étrange pour une non-initiée de voir ainsi dénigrer des valeurs telles que la gentillesse et la douceur chez un homme, mais pour une lectrice de l’expérience de Lucie, il était évident que la gentillesse se transformait rapidement en mièvrerie et que la douceur n’était pas ce qu’il y avait de plus excitant. Du moins, ce n’était pas qu’il y avait de plus excitant à lire.
Mais elle s’était finalement engagée sur la voie de l’ex-fiancé brutal et elle allait s’y tenir pour l’instant. De toute façon, ce matin, après une bonne nuit de sommeil, des explications pleines de bon sens sur le passé de Moira lui venaient aisément à l’esprit.
Venant d’une famille défavorisée financièrement mais aimante, Moira était d’un naturel confiant. Aussi, lorsque Richard s’était intéressé à elle, elle en avait été éblouie. Elle était encore très jeune et ne connaissait rien de la vie.
Sa jeunesse s’était passée à s’occuper de ses jeunes frères pendant que sa mère handicapée travaillait durement pour subvenir aux besoins de la famille. Son père était mort des suites d’une longue maladie dont on n’avait jamais trouvé la cause. Moira poursuivait en même temps ses études par correspondance et elle avait trouvé du travail pour contribuer aux dépenses de la maison. Dans ses temps libres, elle visitait les foyers de vieillards et s’occupait d’oeuvres de bienfaisance tout en tricotant des pulls bien chauds pour les défavorisés.
Richard était beau garçon et toutes les filles en étaient folles.
Ce n’est rien, ça! Moira était plus folle encore!
Moira avait vécu leur rencontre comme un conte de fée : il était apparu, tard le soir, tel un dieu grec, dans le petit restaurant où elle épuisait les maigres forces qui lui restaient après avoir fait la lessive, le ménage et le repassage pour sa famille. Quant à la vaisselle, elle la faisait à son retour.
La BMW jaune décapotable que Richard, qui savait être plébéien à ses heures, conduisait lui-même, avait eu une crevaison et il était entré là par hasard pour téléphoner à son chauffeur. Il avait tout de suite remarqué la jeune fille réservée et humble qui travaillait discrètement derrière son comptoir. Il s’était juré de faire sa conquête. Ils avaient bavardé jusqu’à la fermeture bien que sa voiture fût de nouveau fonctionnelle et que le chauffeur fût depuis longtemps rentré chez lui, au pavillon qu’il habitait dans l’arrière-cour du domaine d’été de la famille de Richard.
Resté seul avec Moira, il avait alors offert à la jeune fille de la raccompagner et lui avait fait depuis ce jour une cour assidue, en tout bien tout honneur. Il l’avait même présentée à ses parents qui, pour une fois, étaient ravis de son choix. Moira avait beau être d’un autre milieu social, ils avaient l’esprit large. De plus, un peu de sang neuf ne pourrait que renouveler le bagage génétique de la famille qui avait eu un peu trop tendance, dernièrement, à se replier sur elle-même.
Tout ceci pourrait faire l’objet d’un roman Colombine, se disait Lucie, n’eût été le fait que tout était trop facile. Il l’aime, elle l’aime et les parents sont d’accord. Rien de bon ne peut sortir de cette situation. Cet homme ne pouvait être «Mr Right». Quelque chose clochera. Il devait y avoir, dans la façon de décrire leur rencontre, un je-ne-sais-quoi qui fera qu’instinctivement, la Lectrice se méfiera de Richard. Mais la Lectrice n’arrivera pas à mettre le doigt dessus. De la subtilité! À la mesure du talent de Lucie! Celle-ci avait laissé finement entendre que Richard venait peut-être d’une famille de tarés. La consanguinité avait probablement fait son oeuvre.
Comment Moira, qui n’avait à l’époque aucune connaissance des hommes, aurait-elle pu résister à son sourire ravageur? Il l’amena partout, dans toutes les soirées où il était invité, dans toutes les boîtes à la mode de la ville et la comblait de présents. Vint le moment des fiançailles.
C’est là que Richard allait se montrer dans toute sa duplicité et sa turpitude. En effet, ce fut tout de suite après les fiançailles officielles que Richard avait commencé à vouloir changer Moira. Car avant qu’elle ne devienne «Madame Richard de Roy»...
Dans ce contexte, le nom du mari est utilisé avec dérision par un auteur Colombine pour mettre en évidence la possessivité de l’ex-fiancé. Un peu plus loin, l’auteur, par le même procédé, le remettra dans la bouche de l’héroïne, mais cette fois pour qu’elle puisse s’en gargariser de joie à l’idée de se fondre littéralement dans l’Essence de son Homme.
C’est ce qui explique, par son côté pratique, que même si la coutume de garder le nom (et même le prénom) de l’époux est tombée en désuétude (du moins au Québec), un auteur Colombine peut se permettre de la ressusciter... D'autant plus que Lucie, visant un public international, devait laisser de côté les particularités régionales des lointaines Colonies...
... Moira était bien d’accord qu’elle avait besoin d’un peu de peaufinage. Elle écoutait avec bonne grâce ses conseils, qui devenaient peu à peu des critiques acerbes, puis des ordres aboyés d’un ton sans réplique. Il pouvait se mettre dans des colères terribles si Moira...
Lucie s’arrêta, hors d’haleine. Il ne fallait pas en mettre trop épais, tout de même! Elle décida de s’en tenir là avant de se laisser aller, dans sa haine de l’«Ex», à lui faire taper sur la pauvre Moira à coups de poing. Laissons ces accès de rage incontrôlée au héros rendu fou par la passion. Passons tout de suite à la Rupture et finissons-en.
Moira avait toujours accepté les perpétuelles remontrances de son fiancé. Après tout, qui était-elle pour mettre en doute sa parole et ses actes? Elle venait d’un milieu si différent! La vie dans le Grand Monde ne devait pas avoir que des avantages! Consciente de son ignorance en tout et de la supériorité de Richard, elle ravalait ses larmes et son amertume.
Mais, un jour, tout bascula pour elle. En rentrant de travailler plus tôt qu’à l’ordinaire, elle avait surpris Richard chez elle, dans sa chambre de jeune fille, faisant l’amour avec celle qui n’était autre que sa meilleure amie, Annabella!
La cerise sur le sundae! Quel salaud, ce Richard! Lucie allait pouvoir déverser tout son fiel sur ce personnage! Il fallait réellement un drame terrible pour que Moira prenne enfin conscience qu’elle était un être humain et que son intégrité était en jeu.
Sur le coup, elle encaissa, tentant déjà de trouver des excuses au comportement de Richard. Mais la vue de Peggy Sue, sa poupée préférée, tombée à la renverse, négligemment poussée à l’écart, fut l’élément déclencheur!
Oui, bon, c’est un nom ridicule, mais ce n’est qu’une poupée, après tout… Mais cette poupée est un détail touchant. On imagine tout de suite le procédé qu’utilise la télévision à sensation pour insister sur un drame, en montrant, par exemple, une poupée calcinée parmi les décombres d’une maison qui a pris feu. Ou bien un nounours miraculeusement presque intact par 2000 m de fonds, aux côtés de la carcasse du Titanic…
Devant tant de duplicité, Moira se décida à l’affronter. Pour la première fois, elle trouva le courage de se rebeller. Elle allait le quitter. Tout était fini entre eux. En un éclair, elle revit ce qu’il lui avait imposé. Son coeur était comme sec. Elle n’avait plus de larmes.
On peut faire confiance à Jordan pour en faire rejaillir la source.
Avant de lui rendre sa bague, elle allait pourtant demander des explications. Malgré son désespoir et sa douleur, c’était sa dignité qui était en jeu. Elle prit une grande inspiration. Richard, pour sa part, remettait insolemment son pantalon, qu’il retrouva en soulevant quelques nounours en peluche qui gisaient par terre, foulés aux pieds par la passion illégitime, tout comme Peggy Sue et tout le passé bafoué de Moira. Enfin, elle trouva les mots pour l’affronter d’une voix presque ferme.
— Comment peux-tu me faire ça? larmoya-t-elle. Je croyais que tu m’aimais!
— Oh, tu sais, lui avait-il répondu, puisque l’épouse d’un De Roy se doit d’arriver vierge au mariage, mais qu’un homme aussi viril que moi a besoin d’exprimer son ardeur naturelle, il faut bien que je me trouve un défoulement quelconque! Rien à voir avec l’amour, poulette!
— Je ne te parlais pas de ça mais de Peggy Sue!
— Connais pas! répondit-il, après avoir fouillé quelques secondes dans ses souvenirs.
L’affrontement tournait au ridicule. Richard était complètement inconscient du mal qu’il avait fait à Moira. Pourtant, la logique de son explication était implacable. Sauf que quelque chose n’était pas très clair pour Moira. Il lui semblait que le raisonnement laissait à désirer. Mais, bouleversée comme elle l’était, il lui était difficile de penser clairement. En désespoir de cause, elle posa la question qui l’intriguait depuis le début de leur relation :
Et qui devait aussi intriguer la majorité des Lectrices.
— Mais pourquoi tiens-tu tant à m’épouser, moi, au fond?
— J’ai pris mes renseignements sur toi après notre rencontre et d’après tes particularités physiques et ton groupe sanguin, tu es l’une des rares à pouvoir m’assurer un héritier avec les caractéristiques que mon père désire pour assurer la lignée des De Roy.
C’en était trop. Dans un nouveau sursaut de dignité, Moira lui avait rendu sa bague.
— Tu es folle! avait-il protesté, en proie à un accès de rage incontrôlée.
Lucie était bien embêtée... L’accès de rage incontrôlée n’est-il pas la prérogative naturelle du héros? Mais l’essentiel est que, par opposition à la louable cause pour laquelle le héros flanche (sa passion pour la Pure jeune fille) les mobiles profonds du Vilain soient mesquins. Un petit éclaircissement s’imposait donc :
— Mon père va me déshériter! poursuivit-il, toujours dans une rage folle. Tu vas m’épouser tout de même! Tu ne t’en sortiras pas comme ça!
Il était furieux, prêt à tout. La seule solution pour Moira était de fuir.
Lucie avait réussi à rendre l’ex-fiancé si déplaisant que, comme le sursaut de dignité de Moira, la Lectrice sentirait monter en elle un féminisme primaire qui lui donnerait envie de rejeter le livre loin d’elle. Mais puisque c’était le cas de la plupart des romans Colombine et que, comme le prouvait le tirage faramineux, l’on persévérait tout de même dans la lecture, Lucie ne s’en inquiéta pas outre mesure.
Il est vrai que la dignité de Moira ne s’était réveillée que lorsque Richard l’avait trompée, avec sa meilleure amie, dans sa propre chambre, sans égards pour Peggy Sue. Il avait fait d’elle sa Barbie dans le passé, mais cela n’était pas si grave. Était-ce manquer de subtilité??? Mais les Éditions-Colombine-Inc. n’étant pas celles du Remue-Ménage, cela pouvait passer inaperçu. À la rigueur.
Richard proféra encore quelques menaces, puis sortit en claquant la porte. Son avocat et son huissier l’amèneraient de force à l’autel, si besoin était. Moira se mit à trembler. Dans quel pétrin s’était-elle mise? Que lui avait-il pris de s’en prendre à un homme aussi puissant que Richard? Comment allait-elle se tirer de là?
Annabella, qui, pendant toute cette scène, était discrètement occupée dans son coin à rajuster les bretelles de son soutien-gorge de dentelle rouge, n’avait pas perdu un mot de la conversation. Elle désirait elle-même épouser Richard, somme toute un bon parti, aussi s’empressa-t-elle d’offrir à Moira la possibilité de s’éloigner. N’était-elle pas sa meilleure amie, après tout? Elle lui fournit un billet de train et lui donna l’adresse de son appartement sur la Riviera où elle l’attendrait et la logerait en attendant que les choses se tassent.
C’est ainsi que Moira avait ramassé ses maigres économies, fait ses valises en hâte et s’était retrouvée dans ce train, sachant à peine où elle allait dans sa fuite éperdue.
C’était bien parti. Mais Lucie était encore une fois un peu contrariée par le tour que prenaient les événements : qu’allait devenir la famille de Moira : la mère handicapée et la nombreuse portée de celle-ci? Lucie devait-elle revenir en arrière et altérer le douloureux passé de Moira de façon à la rendre orpheline de père et de mère, enfant unique, seule au monde? Oui, c’était sans doute préférable. Tout aussi douloureux mais plus pratique en vue d’une fuite éperdue. Il n’était pas question que Moira ne fasse preuve d’un quelconque manque de sens des responsabilités!
Un ajustement s’imposait donc. Lucie revint au début de son chapitre pour effectuer les quelques remaniements judicieux :
Venant d’une famille défavorisée financièrement mais aimante, Moira était d’un naturel confiant. Aussi, lorsque Richard s’était intéressé à elle, elle en avait été éblouie. Elle était encore très jeune et ne connaissait rien de la vie, à part les embûches qui l’avaient récemment accablée.
Sa jeunesse s’était déroulée sans heurts jusqu’à ce que sa mère ne meure des suites d’une longue maladie dont on n’avait jamais découvert la cause. Son père était mort de chagrin quelques mois après le décès de la femme qu’il avait aimée par-dessus tout. Devenue orpheline, seule au monde, Moira avait découvert que le ménage était criblé de dettes. Les frais d’hospitalisation de sa mère avaient ruiné la famille mais son père avait fait de son mieux pour camoufler leur situation financière afin de préserver la tranquillité d’esprit de sa fille unique. Il tenait à ce qu’elle poursuive ses études et était prêt à tous les sacrifices pour cela.
Pourtant, maintenant qu’il n’était plus là, c’était à elle de se débattre avec tous les créanciers. Elle avait donc dû abandonner ses études pour trouver du travail. Elle tenait à garder la maisonnette familiale où elle avait tant de souvenirs.
Ainsi, Richard pourra la tromper dans sa chambre de jeune fille, parmi ses souvenirs et ses toutous en peluche. Ça fait plus pathétique. Lucie n’aurait pas aimé devoir modifier ce génial filon. Elle pouvait maintenant continuer de clavier ferme, sans trop de modifications :
Dans ses temps libres, elle visitait les foyers de vieillards et s’occupait d’oeuvres de bienfaisance tout en tricotant des pulls bien chauds pour les déshérités.
Voilà qui est mieux! Maintenant libre de toute attache, Moira peut, sans se rendre coupable d’insouciance, se laisser aller à une fuite éperdue digne des plus grands mélodrames sentimentaux.
Elle était donc arrivée là, dans ce train, plus seule que jamais, échevelée, à peine maquillée, n’ayant pas dormi depuis plusieurs heures. Le train pour lequel Annabella lui avait donné un billet ne partait que le lendemain matin, mais elle n’avait pas voulu prendre le risque d’attendre dans sa maison. Richard en avait la clé et qui sait ce qu’il était capable de faire?
Elle avait donc couru jusqu’à la gare, en pleine nuit, et avait attendu le train sur un banc, craignant à chaque moment que Richard ne survienne. Elle avait demandé à Annabella comment il se faisait qu’elle avait en main un billet de train tout prêt. Celle-ci avait commencé par s’indigner du manque de confiance de Moira, qui, rougissante, s’était excusée.
Bien sûr, s'était-elle fait répondre, ce billet était pour Annabella elle-même qui devait partir pour la Riviera le lendemain. Elle avait été assez bonne pour se sacrifier et céder à Moira son billet. Annabella serait donc obligée de conduire son cabriolet blanc immaculé aux sièges de cuir tanné pour s’y rendre.
Moira lui était trop reconnaissante pour insister. Mais, dans le train, les catastrophes qui s’abattaient sur elle sans répit depuis quelque temps ne s’arrêtaient pas là.
En effet, pour couronner le tout, dès la première escale, elle s’était fait voler ses valises! Elle n’avait plus aucun papier d’identité, plus d’argent, plus de vêtements de rechange, plus de trousse de maquillage! Heureusement, elle gardait toujours un bâton de rouge dans son sac à main!
Elle aurait pu aussi y mettre son argent et ses papiers d’identité mais elle était si bouleversée que sa distraction pouvait s’excuser. Ou du moins passer inaperçue. Fin du «flash-back», revenons à l’instant présent. Moira se trouvait, on s’en souvient, dans le train, aux prises avec Jordan.
Paradoxalement, la présence de Jordan dans le compartiment l’aidait à reprendre son aplomb d’antan.
Les quelques heures de route qui suivirent laissèrent à Moira tout le loisir d’observer Jordan du coin de l’oeil. Oui, il était vraiment séduisant. Son visage hâlé, comme taillé à coups de serpe, arborait un menton volontaire. Cet homme-là devait toujours obtenir ce qu’il désirait!
Avec un menton pareil, c’est évident...
Enfin, à l’approche d’Arles, Jordan se leva, ramassa son attaché-case et poussa la porte du compartiment.
— Où allez-vous? demanda vivement Moira presque malgré elle...
Jordan haussa le sourcil et la dévisagea. Confuse, Moira rougit jusqu’à la racine des cheveux.
— Je veux dire... euh... Vous descendez ici?
— C’est ma destination, en effet. Croyez-vous être capable de vous débrouiller sans moi si vous trébuchez de nouveau?
Il y avait une réelle sollicitude dans sa voix. Moira faillit s’y laisser prendre, n’eût été la subtile lueur espiègle qui se trouvait au fond de ses yeux ambrés, habituellement si indéchiffrables. Se moquait-il d’elle? Au souvenir de leur brève étreinte, Moira rougit encore plus, s’il était possible de le faire... Au diable cet homme qui avait le don de la décontenancer! Elle éluda la question pour répondre :
— Et bien tant mieux si vous descendez, car j’espère bien ne plus jamais vous revoir!
— Oh, oh! La chatte sort ses griffes! Il y a en effet peu de chance que nous nous revoyons puisque je descends à Arles et que visiblement vous poursuivez votre route...
Pourquoi cette réponse lui faisait-elle l’effet d’un coup de couteau au coeur? Réprimant ses larmes, Moira se retourna vers la fenêtre. Elle ne voulait pas le voir sortir de sa vie à jamais. Que savait-elle de lui, au juste? Rien que son nom, et le fait qu’il lui faisait perdre tous ses moyens. Il était probablement très riche, mais cela n’entrait aucunement en jeu dans l’attirance irrésistible qui l’avait poussée vers lui.
Lucie s’épongea le front : que de choses s’étaient passées en quelques heures de train! La vie de Moira en était bouleversée et allait donner lieu à un roman qui allait faire pleurer des milliers de lectrices. Elle laissa Jordan descendre du train, confiante que le Destin allait le remettre sur la route de son héroïne.
Si, dans les romans Colombine, on privilégie l’exotisme, c’est aussi pour permettre de laisser une place à la mission éducative. La Lectrice ne doit pas avoir l’impression qu’il s’agit de vaine lecture. Il faut qu’elle s’instruise tout en s’amusant. Lucie, en tant qu’institutrice, n’allait pas se dérober à cette règle[1]. Une parenthèse explicative sur la destination de Moira lui donnerait l’occasion de rehausser le niveau culturel de la populace féminine :
Bien que la Riviera fût le nom donné au littoral italien du golfe de Gênes, de la frontière française à La Spieza et que l’on distingue la Riviera di Ponente, à l’ouest de Gênes et la Riviera di Levante, à l’est, le nom de Riviera a parfois été étendu à la Côte d’Azur française. C’est là que Moira se dirigeait.
Lucie, sur sa lancée, aurait bien aimé profiter de l’occasion pour parler de Rivesaltes, ch.-l. du c. des Pyrénées-Orientales (arr. de Perpignan) et de Rivier (Jean), compositeur français né à Villemomble en 1896, auteur de six symphonies. Elle ne trouva pas de prétexte justifiant leur introduction et se résigna à refermer son dictionnaire Larousse. Non sans avoir remarqué que Rimouski et Rivière-du-Loup y figuraient.
Elle reprit le fil de l’histoire qu’elle s’était engagée à conter. Il lui fallait même se hâter! Le but de son propre voyage était de vivre au même rythme que Moira, pour donner une touche d’authenticité à son récit. Et voilà que son roman traînait la patte par rapport à sa vie à elle. Moira avait déjà rencontré son soupirant, elle. Lucie vivait-elle trop vite? Le rythme trépidant de sa propre vie l’empêchait-il de regarder autour d’elle? Combien de beaux ténébreux avait-elle laissé passer ainsi, sans les voir? Au moins un, si l’on comptait son voisin de train, qu’elle ne reverrait probablement jamais, par sa propre faute. Elle aurait dû engager la conversation, entamer une querelle, laisser négligemment traîner son adresse de destination, trébucher...
Alors qu’elle-même était déjà installée à l’auberge, seule, ses protagonistes, bien qu’ils n’en étaient encore qu’aux préliminaires, étaient à peine sortis du train. Évidemment, quelques chapitres par-ci par-là évoquaient déjà l’installation de Moira dans la maisonnette à flanc de montagne. Mettant ses regrets de côté, Lucie devait mettre de l’ordre là-dedans. Elle se retrouverait alors au même point que son héroïne. Héros en moins.
Donc, le chapitre suivant serait celui où Moira arrive à l’appartement d’Annabella, dans la Riviera, pleure dans les escaliers, rencontre Roger et boit le café préparé par la fiancée de celui-ci. Son installation dans la maisonnette à flanc de montagne suivrait. Il ne lui resterait plus qu’à préparer le terrain pour le Retour du Héros, ténébreux frère du sympatique mais inoffensif personnage secondaire. Les règles d’écriture des romans Colombine allaient être respectées à la lettre! Quant à Lucie, elle ouvrirait l’oeil, juste au cas où...
Ne manquez pas la semaine prochaine le chapitre 9 : Le Retour de Jordan Travis!
3 commentaires:
Encore un chapitre formidablement bien écrit !
Est-ce qu'on peut voter pour ce qui va se passer dans le chapitre suivant ?
Moi, je m'y pers un peu : Qui est Mr Right ? Si en plus on nous donne les nom de famille, il va me falloir un calepin.
Mireille : Excellente idée, que de voter pour le chapitre suivant! Vous pouvez voter par sms, 53 centimes d'euro par appel! Pour éliminer Moira, tapez 1, pour éliminer Jordan, tapez 2!
François : Mr Right, c'est un peu un Mr Bean, mais sans son toutou en peluche.
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