Tandis que Joe Dassin lui assurait dans le creux de l’oreille qu’elle «était tout, toute sa vie», Lucie tira un roman de son sac. C’était le numéro 437 de la Collection Opale. Naturellement, elle avait pris la précaution d’enrober son roman d’un couvre-livre fourni gracieusement avec son abonnement. Si Lucie avait acquis un peu d’assurance depuis ce jour lointain où elle achetait ses romans en cachette, elle n’en était tout de même pas rendue à assumer en public sa soif de romantisme!
Elle avait dû s’endormir quelques instants car elle se réveilla en entendant le pilote faire une annonce. «Mesdames et messieurs, un léger incident nous oblige à perdre de l’altitude. Nous sommes toujours au niveau de l’océan et le temps est calme. Il n’y a donc pas lieu de s’inquiéter. Nous vous demandons toutefois d’attacher vos ceintures et de vous mettre en position d’atterrissage d’urgence.» Un certain brouhaha répondit à cette annonce. Lucie, quant à elle, obéit calmement aux ordres et ne put s’empêcher de remarquer que le pilote avait vraiment une voix grave, arrogante et sensuelle. Pendant ce temps, sa voisine de droite poussait quelques cris hystériques et son voisin de gauche haletait de peur en s’essuyant le visage avec un grand mouchoir blanc.
Tout se passa très vite. La première chose dont Lucie se rendit compte, c’était le bruit des vagues qui lui léchaient les pieds. Une voix grave, arrogante et sensuelle l’appelait, comme de très loin. Enfin, malgré la douleur diffuse qui envahissait tout son corps, elle ouvrit les yeux. Un homme, grand, fort, et avec un magnétisme irrésistible la considérait avec inquiétude : «Ça va bien, Mademoiselle?»
Elle ne put que balbutier : «Que... que s’est-il passé?» Puis, tout lui revint en mémoire : son voyage, l’accident d’avion, la lutte désespérée contre les vagues, puis, enfin, ce sable sur cette plage, qui lui avait apporté un bienheureux répit. Et maintenant, cette voix... grave, arrogante et sensuelle!
Lucie se releva avec difficulté. Rêvait-elle? Était-ce dû à l’épreuve qu’elle venait de vivre ou bien était-ce ce regard ambré posé sur elle qui lui faisait perdre pied? Elle dut se raccrocher au bras de son sauveteur pour ne pas perdre l’équilibre. Leurs regards se croisèrent. Comme il était grand! Et comme était troublante la calme autorité émanant de son visage grave aux traits irréguliers mais harmonieux! C’était un homme sur lequel il devait faire bon s’appuyer! Mais Lucie avait sa fierté. Aussi elle se ressaisit et se dégagea à grand-peine de l’étreinte puissante qui la soutenait.
«Vous... vous êtes le pilote de l’avion!» Ce n’était pas une question. Lucie avait tout de suite reconnu cette voix grave, arrogante et sensuelle qui ne pouvait qu’appartenir à un homme habitué à commander. D’ailleurs les lambeaux de son uniforme confirmaient sa certitude. «Où sommes-nous? Que s’est-il passé?» De sa voix grave, arrogante et sensuelle, le pilote lui narra comment trois des quatre moteurs avaient pris feu, comment la génératrice d’urgence avait flanché, rendant les instruments inutilisables, ainsi que la radio. Il s’était avéré impossible de lancer un SOS. La seule chance qu’ils avaient eue, lui expliqua-t-il, avait été de tomber tout près de cette île où il y avait une source d’eau douce, où le climat était tempéré et où le gibier semblait abondant.
Malgré tout, leur situation était désespérée. Quand allait-on se mettre à leur recherche? L’avion ne tarderait pas à être porté disparu, mais aucun indice ne permettrait aux équipes de recherche de sillonner les environs de cette île qui n’était marquée sur aucune carte. Les commandes de l’avion ne répondaient plus et le pilote estimait qu’ils avaient dû dévier de leur route normale de plusieurs milliers de milles. Lucie prit calmement la chose. En lui brossant ce tableau si sombre, il prouvait la confiance qu’il avait en elle. Il savait qu’elle ne pousserait pas de cris hystériques et qu’elle pourrait être d’un réel secours dans l’organisation de leur future vie. Combien de temps allaient-ils devoir rester sur cette île?
«Y a-t-il d’autres survivants?» articula-t-elle d’une voix qu’elle espérait ferme. Un gémissement les interrompit. Une femme dans la trentaine tentait maladroitement de s’approcher d’eux (ou plutôt de s’approcher du pilote) en claudiquant sur ses hauts talons. Son tailleur bleu électrique était déchiré par endroits et laissait entrevoir une poitrine plus que généreuse. Le fard de son visage outrageusement maquillé coulait et lui donnait un air pathétique.
Dès qu’elle fut arrivée à la hauteur du pilote, la femme trébucha et se retrouva entourée de ses bras forts. «Oooooh! Qu’allons-nous devenir? Dites-moi que les secours vont arriver! Dites-le moi! Oh, je vous en prie!» Elle s’accrochait à lui comme une sangsue. Lucie la considéra avec dégoût et se détourna. «Je vais chercher du bois pour faire du feu.»
Cela faisait bien une heure qu’elle était occupée à cette tâche quand elle entendit des pas derrière elle. Elle se retourna. La Dame en bleu s’approchait d’elle. Toute trace de fragilité avait disparu de son attitude, un rictus déplaisant lui déformait le visage et sa voix avait un ton aigre alors qu’elle s’adressait à Lucie.
«Vous pouvez laisser tomber, Gordon et moi nous débrouillerons très bien sans vous. En fait, je vous conseille de disparaître pour quelque temps... Je ne crois pas que Gordon soit enchanté d’avoir un boulet à son pied... Vous me comprenez, n’est-ce pas?» De surprise, Lucie avait lâché le fagot de bois qu’elle avait péniblement réussi à recueillir malgré ses blessures. Déjà on entendait le pilote, qui était parti à la recherche de la pulpeuse dame, l'appeler de sa voix chaude, arrogante et sensuelle : «Ohé! Isabella! Où êtes-vous?» Isabella, triomphante, se détourna de Lucie, ramassa le bois délaissé et, après un dernier regard méprisant sur la simplicité de sa tenue, elle répondit à l’appel : «Oui, j’arriiiiiive Chéri! J’étais allée chercher du bois!»
Lucie en avait assez entendu. Oui, elle avait compris. Les manigances de cette femme avaient réussi à tourner Gordon contre elle. Ils en étaient déjà à s’appeler par leur prénom. Lucie n’était pas femme à s’accrocher. Avant que Gordon n’ait pu la voir, elle s’enfuit, retenant ses sanglots, vers l’autre bout de l’île, faire sa vie seule, tant bien que mal.
Depuis deux jours, Lucie vivait de crustacés qu’elle pêchait dans la lagune et de fruits cueillis aux arbres. Elle se reposait maintenant au soleil sur une grande roche plate, réfléchissant sur sa situation. Épuisée, elle avait fermé les yeux quelques instants. C’est ainsi que Gordon, chaud, arrogant et sensuel, la surprit.
Au son de ses pas qui approchaient, Lucie se releva vivement et eut un mouvement pour s'enfuir. Plus rapide qu’elle, Gordon la rattrapa par le bras et l’embrassa passionnément. «Enfin je vous retrouve! D’après ce que Isabella avait raconté, vous aviez été prise de panique et aviez sauté à l’eau où vous vous étiez noyée! Mais je ne pouvais croire à une chose pareille et depuis deux jours, je vous cherche désespérément!»
Abasourdie, Lucie eut tout de même la présence d’esprit de s’informer d’Isabella. Gordon lui expliqua qu’un yatch de luxe était apparu. Il avait mis Isabella de force à bord et était resté en arrière pour aller à sa recherche. Le yatch allait-il revenir? Gordon éclata de rire. Probablement qu’à force de manigances, l’intriguante Isabella réussirait à convaincre le capitaine de n’en rien faire... Mais Gordon et Lucie n’en avaient cure... Ce paradis leur appartenait. Ils pourraient même y élever leurs enfants...
«Mesdames et messieurs, nous arrivons maintenant en vue de l’aéroport de Toulouse. Veuillez retourner à vos places et attacher vos ceintures en vue de l’atterrissage. Nous vous souhaitons un agréable séjour en France». La voix chaude, arrogante et sensuelle du pilote fit sursauter Lucie. Pendant ce temps, son voisin de gauche repliait le journal qu’il lisait aux pages financières et sa voisine de droite, dans son tailleur bleu électrique, retouchait son rouge à lèvres.
Elle soupira, ramassa son livre qui avait glissé sous le siège et attendit sagement l’arrêt complet de l’appareil avant de défaire sa ceinture de sécurité qu’elle n’avait pas détachée depuis qu’ils avaient quitté l’aéroport de Mirabel. On ne sait jamais...
Ne manquez pas la semaine prochaine le chapitre 5 : Aventure dans le train!
samedi, mars 18, 2006
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