samedi, février 18, 2006

Prologue

Aujourd’hui serait le grand jour, Lucie en avait ainsi décidé! Elle avait longtemps hésité, longtemps repoussé ce moment. Lucie avait fêté la veille ses quinze ans. Elle était d’avis qu’elle était entrée dans le monde des adultes et son premier défi prendrait forme aujourd’hui.

Avec détermination, elle échafauda son plan dans sa tête : elle irait à la librairie en tentant de se donner une allure désinvolte et adulte, s’assurerait qu’il n’y aurait pas trop de clients pour la juger, prendrait le livre tant convoité, irait tout bonnement le payer à la caisse et tout serait dit.

Cela semblait si facile. Pourtant, comment s’empêcher d’avoir un noeud dans l’estomac alors qu’elle s’apprêtait à acheter un de ces bouquins que l’on se passe sous le manteau, en ricanant? Elle avait toujours clamé bien haut que ses principes l’empêcheraient de lire ce genre de «littérature». Quelle honte pour elle si quelqu’un qu’elle connaissait la voyait faire!

Elle avait choisi sa librairie avec soin. Ce serait celle de la gare centrale, au centre-ville de Montréal. Elle lui semblait tout ce qu’il y avait de plus anonyme. Ce serait parfait pour ses noirs desseins. Son plan était simple et, jusqu’à présent, tout se déroulait comme prévu. Lucie était maintenant assise sur un banc dans le hall de la gare, comme si elle attendait son train. En se promenant nonchalamment, elle avait repéré l’employée de la boutique : une vieille dame tout ce qu’il y avait de plus respectable. Elle tentait encore de se convaincre : que lui importait ce qu’elle pouvait bien penser? Si elle vendait ce genre de livres, elle devait bien s’attendre à ce qu’ils soient achetés, non? Il était encore temps de changer d’idée. Mais Lucie savait que si elle laissait passer cette chance, elle ne se le pardonnerait pas.

Décidée, elle se leva et se dirigea vers la librairie d’un pas ferme, malgré la sueur qui lui coulait sur le front. Elle n’allait pas flancher maintenant! Déjà, au travers de la vitrine, elle distingua le petit kiosque réservé à ce type de livres. Elle rougit rien qu’à l’idée d’aller se planter droit devant ce kiosque. Mais le magasin était presque désert.

Elle entra. Tremblant légèrement, elle se campa devant le rayon de la science-fiction, non loin du kiosque maudit. Du coin de l’oeil, tout en feignant s’intéresser à Asimov, elle tenta de repérer le plus rapidement possible, du coin de l’oeil, une page couverture alléchante. Elle en trouva une qu’elle jugea à son goût, ou plutôt conforme à ce qu’elle recherchait. Lucie s’empara du livre en question et se rendit avec un air dégagé vers la caisse, tout en tentant maladroitement d’en cacher le titre et la couleur rose un peu trop soutenue.

Elle le déposa sur le comptoir, à l’envers. La dame le prit, le visage impassible, et en poinçonna le prix sur sa caisse enregistreuse sans rien laisser paraître de ses sentiments. Lucie lui tendit un billet de cinq dollars sans oser la regarder dans les yeux de peur d’y voir une lueur goguenarde. Lorsque le livre lui fut enfin remis, dans un sac – ô horreur!transparent, Lucie se dépêcha de l’engouffrer dans sa sacoche tandis qu’un jeune homme arrivait à la caisse pour payer son Penthouse. Elle serait morte de honte s’il avait pu voir à quel genre de lecture elle s’adonnait! Qui sait, peut-être était-elle destinée à le rencontrer de nouveau, et peut-être que...

Lucie prit sa monnaie sur le comptoir et sortit de la librairie. Le livre était en sécurité dans sa sacoche. Elle pouvait à présent prendre son temps et savourer sa victoire. Elle en était là dans ses réflexions lorsqu’elle se fit violemment bousculer.

Une main brutale s’abattit sur sa bouche, ce qui étouffa son cri. «Pas un son, sinon tu n’es pas mieux que morte!» La voix rauque résonna désagréablement à son oreille. «Donne-moi ton sac, tout de suite!» Un bandit! Lucie était attaquée par un bandit! Prise de panique, elle tenta de se dégager. Aussitôt, un couteau se plaqua contre sa gorge. Lucie sentit que sa dernière heure était venue. Son coeur battait la chamade. Qu’allait-elle devenir?

C’est alors qu’elle se sentit soudainement libérée. Un jeune homme, qu’elle reconnut comme le client de la librairie, était maintenant aux prises avec son agresseur. La lutte était chaude mais très vite le jeune homme eut le dessus. Il était grand et fort, et il était si beau! Il ne pouvait faire autrement que de gagner sur le gredin qui l’avait attaquée. Bientôt, le vilain demanda grâce et fut remis entre les mains de la Police.

Lucie était restée figée sur place. Le jeune homme se tourna vers elle, la prit dans ses bras et lui murmura d’une voix apaisante :

— Il n’y a plus rien à craindre, maintenant.

— Heureusement que vous étiez là! Je ne sais pas ce que je serais devenue sans vous!

— Vous aviez capté mon attention à la librairie. Quelque chose en vous m’attirait. Vous êtes si mystérieuse... Je n’ai pu faire autrement que de vous suivre pour tenter de résoudre ce mystère... Les sentiments que vous m’inspirez...

Excusez-moi... la demoiselle a laissé tomber ceci...

Un étranger les avait interrompus et tendait à Lucie le sac transparent qui contenait son livre qui était tombé de sa sacoche durant l’agression. L’étranger semblait se retenir de rire à grand peine. Le jeune homme considéra un moment le livre, puis éclata d’un rire tonitruant, bientôt repris en écho par toute la foule qui s’était rassemblée autour d’eux et qui, maintenant, la pointait du doigt...

AH, NON! Ça ne devait pas se passer ainsi!

Lucie secoua ses fantasmes et ramassa fébrilement sa monnaie sur le comptoir. Consciente de la fragilité du destin, elle sortit de la librairie en courant et se perdit rapidement dans la foule de la gare avec son acquisition, comme si elle avait pu s’effacer de la mémoire des murs mêmes de la librairie...

La vieille dame, de son comptoir, la regarda partir en haussant les sourcils. Elle en avait pourtant vu d’autres...Oui, au cours de sa longue carrière, elle avait vu bien pire qu’une jeune fille achetant son premier roman d’amour Colombine en cachette...


Suite la semaine prochaine : Chapitre 1 : Le vol de nuit s'en va...

17 commentaires:

Josiane a dit…

tu te rends compte à quelle heure tu mefais coucher !!!

j'ai attendu ce moment avec impatience et maintenant, je me demande ce que va faire Lucie (tu peux me le dire en cachète, rien qu'à moi??)

en tout cas pour moi,ton coup d'essai est un coup de maitre !

bises
josiane

Pique a dit…

Pfiou j'ai eu peur qu'elle achète un roman de Barbara Cartland !!!
Le suspense est intense ...
La suite !!!
La suite !!!
La suite !!!

choupinette a dit…

Et.....çà va être long d'attendre. déjà chez le coiffeur :paris match et compagnie et maintenant les romans à l'eau de pissenlit: je deviens
une grande lectrice!!!!!!!!
En plus tu utilises un temps que j'ai oublié depuis longtemps. On va pouvoir réviser nos conjugaisons

Francois et fier de l'Être a dit…

Un prologue! Tu triches. Ca va devenir un thriller. Enfin, vat'elle réussir à la lire?

Beo a dit…

Une pure joie. La honte quand tout le monde rit d'elle: fort heureusement c'est une illusion! Fiou!

waldo a dit…

LA SUITE, LA SUITE !!! ça va être dur d'attendre samedi... en tout cas, c un beau cadeau, je reviens de vacances et hop, de la lecture et quelle lecture, je vais être accro, je le sens !

Natacha a dit…

Mais Lucie, elle fait du Patch?
La pauvre on compatit! A la semaine prochaine Coyotte...

marie.l a dit…

j'attends impatiemment la suite, ah oui !

delphilou a dit…

Vivement la suite, quel suspense!

CCL a dit…

Wahhhh, je trouve que c'est une super idée, et du coup, j'attends maintenant la suite avec impatience :)
A bientôt Coyotte et Lucie !

Denis LAGARDE a dit…

Dites-moi, Coyotte des Neiges : vous nous aviez caché ce talent litéraire. Voici un prologue! Il eut pu présenté physiquement l'héroine, mais il s'est contenté de décrire une action. Quel pari audacieux! Ou cela va t'il nous mener? Mais que fait la Brigade des Moeurs?

coyote des neiges a dit…

Denis : je n'avais pas caché mon talent littéraire, c'est simplement que je suis une artiste incomprise et que personne n'a vu mon immense talent...
Et quoi, ne me fais pas croire que quelqu'un est intéressé à savoir à quoi ressemble Lucie???
Attention, demain matin je publie le prochain chapitre! Tenez-vous à l'affût!

SilexMT a dit…

Moi qui d'ordinaire déteste le genre 'romances', j'avoue être curieux de voir la suite. Je ne sais trop si je dois être émoustillé, ému, inquiet ou simplement intrigué.

(Ah non, c'est vrai l'héroïne est mineure: scratche 'émoustillé')

Beo a dit…

Plus que quelques heures à attendre....

*talent littéraire caché? Où donc? Si y a un truc que Coyote réussi bien: c'est bien une narration, colorée, vigoureuse, imagée de tout et de n'importe quoi!

liane a dit…

j' ai jamais eu honte de m' acheter un harlequin avec mes autres livres ;)
viiiiiiiiiiiittttteeeee la suiiiiiiitttte

coyote des neiges a dit…

La suite, elle est juste en dessous! Enfin jusqu'au chapitre 9 pour l'instant... Suite tous les samedis!

julie70 a dit…

très bonne début! et avec suspenses en plus! demain, je lirai la suite (on ne peut plus ne pas continuer...)