samedi, février 25, 2006

Chapitre 1 : Le vol de nuit s'en va...

Julianna était enceinte! C’était donc ça qui expliquait les nausées matinales qu’elle ressentait depuis quelques jours! Elle était consternée! Il ne fallait à aucun prix que Craig l’apprenne. Elle allait partir là où il ne la trouverait jamais.
Résolument, ravalant ses larmes, elle fit ses bagages et se rendit à l’aéroport. Elle partirait par le premier avion dans lequel il y aurait de la place. Craig ne saurait jamais rien. D’ailleurs, prendrait-il la peine de la chercher? Qu’était-elle pour lui?

Lucie posa le livre sur ses genoux, le temps d’essuyer ses yeux. Comme c’était romantique! Bien sûr, elle ne s’inquiétait pas pour Julianna : tôt ou tard, Craig allait la retrouver, lui assurer que la venue du bébé était ce qui le ravissait le plus au monde, «à part être avec toi, ma chérie»... Tous les malentendus allaient se dissiper car Craig aurait une explication logique à son comportement précédent. Ils allaient se marier et Lucie commencerait la lecture d’un autre roman, l’esprit en paix.

Lorsque Lucie lisait, elle oubliait tout. Elle pouvait se perdre dans la lecture d’un roman Colombine, source de moments idylliques où l’amour jaillissait à n’importe quel coin de rue. Tout était possible. Lectrice assidue depuis plus de quinze ans maintenant, depuis son premier achat d'adolescente timide, Lucie avait lu plusieurs centaines de ces romans, où la passion finissait toujours par un mariage, que toute auteure faisait rimer avec le mot «fin». Elle était toujours aussi émerveillée de constater à quel point des femmes, somme toute banales, ni très belles, ni très intelligentes, pouvaient susciter un amour profond, sincère et éternel chez des hommes beaux, virils, arrogants, dominateurs et riches de surcroît. À quand son tour? Elle approchait la trentaine, elle serait bientôt dûe pour changer de collection...

Il y en avait pour tous les goûts : selon la collection choisie, n’importe quelle femme pouvait s’identifier avec une Héroïne. Dans la collection «Colombine Originale» (originale dans le sens de primitif, et primitif dans le sens d’originel, bien entendu), l’Héroïne était une jeune fille pure et naïve qui rêvait du prince charmant. Et celui-ci arrivait inévitablement pour la tirer d’un mauvais pas quelconque, d’un désespoir, ou bien simplement pour bouleverser sa petite vie trop tranquille. Cette collection avait longtemps régné seule sur les étagères des romans Colombine. L’évolution des moeurs aidant, vinrent quelques versions «nouvelles et améliorées».

La collection «Opale» vit le jour. Des femmes résolument modernes (entendez par là qu’elles ne sont peut-être pas tout à fait vierges) vivent une histoire d’amour bien de notre temps (entendez par là qu’elles font l’amour avec le Héros) et réaffirment les valeurs de l’amour et de l’engagement en ce monde complexe où nous évoluons (ce qui signifie qu’elles se marieront tout de même à la fin et que la morale sera sauve).

Il y eut, plus tard, la collection «Mature» où des femmes en étaient à leur second mariage. La raison? On avait le choix entre deux explications possibles : soit que le premier époux, irresponsable avait quitté l’héroïne pour une autre, ou encore mieux, il était mort, ce qui laissait le champ libre à une Femme ayant Vécu la Vie (entendez par là qu’elle a au-dessus de vingt-cinq ans) de retomber en amour.

Lucie soupira. Pourquoi de telles histoires ne lui arrivaient-elles jamais, à elle? Sa petite vie d’enseignante au primaire était probablement trop tranquille... Le fait que la commission scolaire ait troqué le terme «enseignant» pour «accompagnateur actif installé au sein d’une dynamique vivante où chaque élève peut gérer activement sa carrière d’apprentissage dans un contexte d’expériences mutuelles» n’y changeait rien. Si les représentants du sexe masculin qu’elle côtoyait au travail tombaient régulièrement amoureux d’elle, ils n’étaient guère en mesure, les pauvres petits chous, de lui faire vivre des émotions fortes : à six ans, que connaît-on des choses de la vie?

Quelque chose aurait dû arriver pour bouleverser sa vie (trop tranquille) et amener un vent de fraîcheur ainsi qu’un homme bronzé et arrogant dans son décor. Mais rien n’arrivait jamais. Lucie ne voyait qu’une solution : changer de vie, de cadre, de décor. Au détour d’un hall d’hôtel quelque part à Venise ou à Athènes, peut-être y avait-il un homme qui n’attendait que l’occasion pour la prendre à bras-le-corps et l’emporter dans un tourbillon de sensations nouvelles?

Oui, certainement, en des lieux plus exotiques, un grand mâle veillait derrière chaque colonne gréco-romaine... Inconsciente d’en parler comme d’un babouin dans la jungle, elle se mit à réfléchir au côté pratique des choses. Était-ce donc si facile de prendre l’avion, comme Julianna, à la dernière minute et de tout abandonner derrière soi? Un coup de fil à l’agence de voyage et un coup d’oeil à sa convention collective la persuadèrent d’y aller avec circonspection.

C’est que, malgré tout, elle aimait bien son travail d’enseignante à l’école primaire. Il y avait peut-être moyen de faire une concession au romanesque et attendre les vacances scolaires pour partir? Le printemps était déjà là : il ne restait plus que quelques semaines à attendre, ce qui lui laissait tout son temps pour préparer son voyage, trouver place sur un vol nolisé où elle économiserait sur les tarifs, prévoir un point de chute pour éviter d’aboutir dans un hôtel miteux... Le romantisme y perdait un peu mais, après tout, elle n’était pas dans une situation si désespérée... Devrait-elle tenir son journal, au cas où il lui arriverait des choses extraordinaires?

Et si elle écrivait plutôt elle-même un roman Colombine, au cas où, justement, il ne lui arriverait rien? Au moins, elle n’aurait pas totalement perdu son temps! Avec les revenus de son premier roman, elle pourrait faire un voyage en de lointaines et exotiques contrées qui pourraient être le cadre de son prochain livre, encore meilleur que le premier... Puis l’Éditeur exigerait d’elle un troisième roman... Et sur place, dans le désert de Gobi, sous une tente, elle aurait le loisir d’étudier encore plus profondément l’âme tartare, le lien mystérieux entre un Homme et son dromadaire, tous ces petits riens qui font d’un roman une source inépuisable de connaissances en plus d’une passionnante lecture!

Qui sait si elle ne deviendrait pas bien vite une auteure à succès? Son âme d’enseignante y trouverait son compte, même si, sollicitée de partout, elle devait abandonner son métier pour se consacrer uniquement à l’Écriture!

Pour l’instant, son âme d’enseignante lui soufflait que les dromadaires ne fréquentaient peut-être pas le désert de Gobi... Ce serait à vérifier sur place dès que les premiers cachets entreraient! Un défi de plus à relever!

Sa décision était prise! En grande consommatrice de romans Colombine, elle allait laisser parler la fibre créatrice en elle! Elle qui avait déversé des torrents de larmes en suivant les aventures pittoresques d’héroïnes plus ou moins convaincantes, c’était à son tour de participer au marathon international des productrices de sanglots romantiques. Ça lui viendrait tout seul, elle en était certaine! N’y avait-il pas dans sa tête, quand elle se laissait aller à rêver, de multiples histoires toutes plus romanesques les unes que les autres et dont elle était invariablement l’héroïne?

L’idée d’écrire un roman de son cru lui sembla d’autant plus importante qu’elle ressentait une certaine insatisfaction face aux romans existants : en particulier certaines répliques, certaines actions qui défiaient toute logique. Même un peu bébête, une femme ne restera tout de même pas bouche bée face à une réplique telle que : «Ah, oui?», fût-elle dite avec conviction farouche et outrecuidance hypnotique!

On ne tombe pas en pâmoison dès qu’une main nous frôle... On ne s’évanouit pas de terreur... On ne trébuche pas à tout moment dès qu’un homme est à nos côtés pour lui fournir le prétexte de nous soutenir d’une main ferme... Quoique...

Son solide bon sens laissait croire à Lucie qu’elle pouvait certainement faire mieux. Quelque chose d’un peu plus vraisemblable, du moins. Et pourquoi ne pas mettre à profit un voyage en Europe pour se mettre dans l’ambiance et se faire croire que tout est possible, à chaque coin de rue...

L’occasion était belle : elle allait partir en pays étranger, là où tout pouvait arriver. Y compris la rencontre d’un homme fort, autoritaire et arrogant dont le destin pouvait s’entrelacer au sien. Elle se corrigea aussitôt : s’entrelacer au destin de son héroïne! Car, bien sûr, Lucie ne croyait pas vraiment à ce genre d’histoire. Mais, fit la petite voix au fond d’elle-même, si la fiction pouvait se mêler à la réalité, pourquoi pas!

Bref, sa décision prise, elle avait fait quelques recherches pour mettre la main sur le guide du parfait petit auteur de romans roses. C’est sur Internet qu’elle avait trouvé le début de la piste. L’adresse www.com\romsavon@rose.snif.ca, qu’elle avait dénichée grâce à une amie, s’était avérée une précieuse source de renseignements. Il y avait là des adresses postales et des conseils indispensables. Ainsi, elle avait appris que la condition primordiale pour devenir auteure à succès était d’avoir la Foi.

Et ce n’était pas la Foi qui manquait à Lucie. Elle se sentait illuminée par un Halo de Tendresse, lisait avec coeur, soupirant avec les héroïnes, frémissant avec elles (ce qui leur arrivait plus souvent qu’à leur tour), et, aux dernières pages, les pages magiques où tout s’arrange, où le mariage se pointe à l’horizon paradisiaque d’un monde riant aux lendemains qui chantent, Lucie se sentait chaque fois envahie par un bien-être sans pareil.

Elle répondait donc au critère numéro un. Pour les autres détails, il fallait envoyer une enveloppe pré-affranchie et un mandat-poste à une boîte postale de Toronto, représentant au Canada «Les-Entreprises-Colombine-Inc veuillez-allouer-six-semaines-pour-la-livraison». Ça tombait bien, elle ne pouvait de toute façon pas partir avant ce délai. Par retour du courrier, elle reçut enfin le Guide, ce qui prouvait le sérieux de l’entreprise. Elle n’en avait d’ailleurs jamais douté.

Lucie avait encore disposé de deux semaines pour étudier le prospectus. C’est ainsi que deux mois plus tard...

Ne manquez pas la semaine prochaine le chapitre deux : «Action!»

5 commentaires:

Francois et fier de l'Être a dit…

Où vas tu chercher des trucs comme ça : "Oui, certainement, en des lieux plus exotiques, un grand mâle veillait derrière chaque colonne gréco-romaine... Inconsciente d’en parler comme d’un babouin dans la jungle, elle se mit à réfléchir au côté pratique des choses."
J'adore.

mumu17 a dit…

super !!! Elle aurait du penser à écrire harry Potter aussi !!!
Bon alors la suite .... !!
biz de Charente Maritime

waldo a dit…

J'adore aussi... surtout le changement de nom du métier d'enseignant !!! je baigne dedans et c tellement vrai...

vivement samedi !!!
chrystelle

Beo a dit…

Potter tient un autre créneau!

Vite la suite!

MOM a dit…

comme si on n'avait que ça à faire!, en tout cas j'attends avec impatience la suite