Qui n'a jamais lu de romans à l'eau de rose???
Lucie, elle, en était obsédée...
Je vous présente ici ses aventures, à raison d'un chapitre par semaine...
Les chapitres sont présentés en ordre inverse chronologique.
Si vous avez manqué le début, referez-vous à la table des matières. Cliquez sur le lien ci-dessous pour aller directement au chapitre convoité!
Prologue
Chapitre 1 : Le vol de nuit s'en va...
Chapitre 2 : Action!
Chapitre 3 : La quatrième de couverture.
Chapitre 4 : Un vol sans histoire...
Chapitre 5 : Aventure dans le train!
Chapitre 6 : Le Voisin de palier
Chapitre 7 : La Chicane dans le train!
Chapitre 8 : Le douloureux passé de Moira
Chapitre 9 : Le retour de Jordan Travis
Chapitre 10 : Les pulsions dévastatrices de Jordan
Chapitre 11 : Les valises de Moira
Chapitre 12 : L'orage
Chapitre 13 : La cartouche
Chapitre 14 : Hop! À la casserolle!
Chapitre 15 : L'Intrigante!
Chapitre 16 : La fuite éperdue, prise 3!
Chapitre 17 : À la recherche de l'inspiration fugitive...
Chapitre 18 : Lucie face à son destin!
Chapitre 19 : Presque un héros....
Chapitre 20 : Prseque un héros ...mais pas tout à fait!
Chapitre 21 : Bienvenue sur Terre!
Chapitre 22 : Le Chapitre-des-longues-explications-qui-clarifient-tout
Chapitre 23 : Épilogue
Annexe : règles d'écriture des romans Colombine
Pour voir la page couverture, faite par un artiste de talent, c'est ici...
lundi, février 12, 2007
dimanche, août 06, 2006
Annexe : Règles d'écriture des romans Colombine
Vous aspirez à vous joindre à la grande équipe des auteurs de romans de la grande famille Colombine? Voici, pour vous guider, quelques règles de base qui vous permettront d'atteindre nos standards très élevés de littérature.
1. Le héros
a) Créer un héros plus grand que nature.
b) Le héros est plus grand et plus âgé que l’héroïne.
c) On ne doit pas savoir ce que le héros ressent avant la fin.
d) Le héros a toujours raison.
2. L’héroïne
a) Les lectrices doivent s’identifier à l’héroïne.
b) Elle a des principes moraux très élevés.
c) Ses sentiments seront décrits dans les moindres détails.
d) Ses vêtements aussi.
3. Personnages secondaires
a) Un rival, une rivale ou même les deux sont recommandés. Ils sont odieux.
b) Un copain ou une copine peuvent agrémenter l’action. Ils sont inoffensifs.
4. L’intrigue
a) Créer des malentendus.
b) Alimenter ces malentendus le plus longtemps possible.
c) La lecture doit être instructive.
5. La fin
a) La fin doit être heureuse.
b) La fin doit être conforme à la morale. Mais bien de notre temps.
c) Un dernier sursaut d’incompréhension entre les protagonistes est souhaitable.
6. L’amour
a) L’amour est plus fort que tout.
b) L’amour fait faire des folies.
c) L’amour peut causer des blessures.
d) Le danger croit avec l’usage.
Les Éditions Colombine Inc se réservent le droit de modifier tout manuscrit soumis dans le but de le rendre conforme à l'esprit de la Maison.
1. Le héros
a) Créer un héros plus grand que nature.
b) Le héros est plus grand et plus âgé que l’héroïne.
c) On ne doit pas savoir ce que le héros ressent avant la fin.
d) Le héros a toujours raison.
2. L’héroïne
a) Les lectrices doivent s’identifier à l’héroïne.
b) Elle a des principes moraux très élevés.
c) Ses sentiments seront décrits dans les moindres détails.
d) Ses vêtements aussi.
3. Personnages secondaires
a) Un rival, une rivale ou même les deux sont recommandés. Ils sont odieux.
b) Un copain ou une copine peuvent agrémenter l’action. Ils sont inoffensifs.
4. L’intrigue
a) Créer des malentendus.
b) Alimenter ces malentendus le plus longtemps possible.
c) La lecture doit être instructive.
5. La fin
a) La fin doit être heureuse.
b) La fin doit être conforme à la morale. Mais bien de notre temps.
c) Un dernier sursaut d’incompréhension entre les protagonistes est souhaitable.
6. L’amour
a) L’amour est plus fort que tout.
b) L’amour fait faire des folies.
c) L’amour peut causer des blessures.
d) Le danger croit avec l’usage.
Les Éditions Colombine Inc se réservent le droit de modifier tout manuscrit soumis dans le but de le rendre conforme à l'esprit de la Maison.
Libellés :
Chapitre annexe
samedi, juillet 29, 2006
Chapitre 23 : Épilogue
Quelques mois plus tard, Lucie se retrouvait à la gare centrale de Montréal. Elle devait se rendre à la Foire du Bouquin de Drummondville, où elle avait été invitée par les Chevalières de Colombine. Son roman, auquel on avait donné le titre évocateur de : «Dans la maisonnette à flanc de montagne», avait été publié. Lucie devait participer à une séance d’autographes pour le plus grand bénéfice de Lectrices enthousiastes et du kiosque publicitaire des Éditions Colombine.
Son roman avait été accepté d’emblée malgré, disait la lettre, quelques maladresses de style. Qu’à cela ne tienne, quelques modifications allaient suffire pour donner au tout une allure typiquement «Colombine». Son contrat stipulait d’ailleurs que l’Éditeur se réservait le droit de modifier le manuscrit. L’entreprise possédait un logiciel de correction automatique qui permettait d’«épurer» tout texte soumis et de le rendre conforme à l’orientation de la collection pour laquelle le roman était destiné.
«Dans la maisonnette à flanc de montagne» s’en était tiré sans trop de mal, lui avait-on assuré, avec un minimum de modifications. Celles-ci concernaient surtout quelques détails du dernier chapitre. Lucie avait levé les yeux au ciel en pensant à la façon hâtive dont elle avait conclu la rédaction de son oeuvre.
Elle était un peu en avance et arpentait le grand hall de la gare. Ses pas la portèrent vers la petite librairie, là où, presque seize ans auparavant, tout avait commencé. Elle considérait d’un oeil morne la vitrine, sans entrer, quand elle remarqua la présence d’une toute jeune fille qui semblait hésiter sur le seuil. Après un coup d’oeil méfiant en direction de Lucie, la jeune fille se dirigea d’un pas ferme à l’intérieur. Elle attrapa le roman Colombine le plus près de la caisse et alla payer avec un air de défi.
Lucie retint un sourire. Elle se souvenait de la jeune fille naïve qu’elle-même avait été autrefois. Les filles d’aujourd’hui hésitaient un peu moins longtemps, avaient un peu plus d’audace. Elles étaient fonceuses. Mais si bien de l’eau (de rose) avait coulé sous les ponts depuis ce temps, elles fonçaient encore et toujours vers les romans Colombine.
Le processus de création que Lucie avait entrepris avait porté ses fruits mais quelque chose s’était comme brisé en elle. C’était une chose que de se laisser porter par la lecture d’un roman à l’eau de rose et de se prendre, l’espace de quelques pages, pour une douce et vulnérable héroïne, c’en était une autre que d’en écrire un et de peiner pendant des semaines sur les états d’âme d’une gourde.
Ses lectures avaient eu jusqu’alors quelque chose de passif. Elle assistait aux déboires du personnage. Ce qui arrivait à l'héroïne au fil des pages était inévitable. C’était écrit, elle le lisait, alors elle l’acceptait, sans trop se poser de questions. Ce n’est que lorsqu’elle avait elle-même écrit un roman qu’elle avait pris conscience que quelqu’un est derrière tout ça et tire les ficelles. Non, ce n’est pas le Destin, ni même Dieu. Ce n’est que l’auteure.
En fait, depuis que Lucie avait joué au Destin et qu’elle avait forgé de toutes pièces les multiples incidents dont Moira avait été victime, les romans Colombine avaient perdu beaucoup de leur crédibilité. Non, le héros n’est pas si formidable que ça. Cet homme n’a rien de magique. Il est formé de toutes pièces par un agencement habile de mots évocateurs issus, au mieux, de l’imagination de l’auteure, au pire, de la fonction «synonymes» du traitement de texte. Si ça n’est pas suffisant, le logiciel de l’entreprise Colombine se chargera d’en faire cet Être auquel toute femme aspire. Quelle perspective déprimante!
Lucie avait signé son roman d’un nom d’emprunt.
Comment, à l’avenir, lorsqu’elle lirait un roman Colombine, pourrait-elle croire qu’une femme pût perdre l’équilibre «par hasard», justement dans les bras du héros? Ou bien que celui-ci voudra la «punir» de choses totalement anodines (avec un baiser sauvage!) et réussira en plus à ce qu’elle se sente coupable?
Peu de lectrices, bien qu’elles déplorassent toutes que ces histoires ne leur arrivent jamais, sont capables de subir toutes ces péripéties sans réagir, comme Lucie avait elle-même, en vain heureusement, tenté de le faire... Celles qui réussissaient finissaient peut-être dans un centre pour femmes battues.
Mais qu’est-ce qui expliquait le succès quasi-universel des romans Colombine? Ceux-ci répondaient-ils à un besoin inné chez les femmes? Répondre à cette question était aussi illusoire que de tenter d’énoncer la finalité de l’espèce humaine dans l’Univers. Ce qui distingue l’Humain des autres formes de vie est sa faculté de modifier son environnement. À partir de là, devait-on nécessairement conclure que lorsqu’il aura tout pollué autour de lui, l’Humain s’autodétruira? Et que le masochisme latent exprimé par les romans Colombine n’est que la façon particulière des femmes d’arriver au même but?
Le seul espoir de l’Humanité ne résidait-il donc que dans les mouvements écologiques et dans les centres pour femmes battues? Lucie avait décidé de faire sa part. Elle avait offert une grande partie de son cachet d’auteure à deux organismes qui oeuvraient dans ces domaines. Cela compenserait un peu pour la culpabilité qu’elle ressentait à l’idée d’avoir contribué à l’Abrutissement Universel. Qu’allait-elle dire à ses Lectrices, à la Foire du Bouquin?
Ah, vraiment, s’il est vrai que la Vie n’est qu’une longue suite de romans Colombine, mieux vaut changer de maison d’édition! Lorsque le train arriva enfin en gare, elle s’y installa confortablement et ouvrit le journal qu’elle avait apporté avec elle aux pages financières. Elle ne vit même pas l’homme d’allure mystérieuse qui l’observait de loin de ses yeux mi-clos qui brillaient d’une lueur ambrée...
Son roman avait été accepté d’emblée malgré, disait la lettre, quelques maladresses de style. Qu’à cela ne tienne, quelques modifications allaient suffire pour donner au tout une allure typiquement «Colombine». Son contrat stipulait d’ailleurs que l’Éditeur se réservait le droit de modifier le manuscrit. L’entreprise possédait un logiciel de correction automatique qui permettait d’«épurer» tout texte soumis et de le rendre conforme à l’orientation de la collection pour laquelle le roman était destiné.
«Dans la maisonnette à flanc de montagne» s’en était tiré sans trop de mal, lui avait-on assuré, avec un minimum de modifications. Celles-ci concernaient surtout quelques détails du dernier chapitre. Lucie avait levé les yeux au ciel en pensant à la façon hâtive dont elle avait conclu la rédaction de son oeuvre.
Elle était un peu en avance et arpentait le grand hall de la gare. Ses pas la portèrent vers la petite librairie, là où, presque seize ans auparavant, tout avait commencé. Elle considérait d’un oeil morne la vitrine, sans entrer, quand elle remarqua la présence d’une toute jeune fille qui semblait hésiter sur le seuil. Après un coup d’oeil méfiant en direction de Lucie, la jeune fille se dirigea d’un pas ferme à l’intérieur. Elle attrapa le roman Colombine le plus près de la caisse et alla payer avec un air de défi.
Lucie retint un sourire. Elle se souvenait de la jeune fille naïve qu’elle-même avait été autrefois. Les filles d’aujourd’hui hésitaient un peu moins longtemps, avaient un peu plus d’audace. Elles étaient fonceuses. Mais si bien de l’eau (de rose) avait coulé sous les ponts depuis ce temps, elles fonçaient encore et toujours vers les romans Colombine.
Le processus de création que Lucie avait entrepris avait porté ses fruits mais quelque chose s’était comme brisé en elle. C’était une chose que de se laisser porter par la lecture d’un roman à l’eau de rose et de se prendre, l’espace de quelques pages, pour une douce et vulnérable héroïne, c’en était une autre que d’en écrire un et de peiner pendant des semaines sur les états d’âme d’une gourde.
Ses lectures avaient eu jusqu’alors quelque chose de passif. Elle assistait aux déboires du personnage. Ce qui arrivait à l'héroïne au fil des pages était inévitable. C’était écrit, elle le lisait, alors elle l’acceptait, sans trop se poser de questions. Ce n’est que lorsqu’elle avait elle-même écrit un roman qu’elle avait pris conscience que quelqu’un est derrière tout ça et tire les ficelles. Non, ce n’est pas le Destin, ni même Dieu. Ce n’est que l’auteure.
En fait, depuis que Lucie avait joué au Destin et qu’elle avait forgé de toutes pièces les multiples incidents dont Moira avait été victime, les romans Colombine avaient perdu beaucoup de leur crédibilité. Non, le héros n’est pas si formidable que ça. Cet homme n’a rien de magique. Il est formé de toutes pièces par un agencement habile de mots évocateurs issus, au mieux, de l’imagination de l’auteure, au pire, de la fonction «synonymes» du traitement de texte. Si ça n’est pas suffisant, le logiciel de l’entreprise Colombine se chargera d’en faire cet Être auquel toute femme aspire. Quelle perspective déprimante!
Lucie avait signé son roman d’un nom d’emprunt.
Comment, à l’avenir, lorsqu’elle lirait un roman Colombine, pourrait-elle croire qu’une femme pût perdre l’équilibre «par hasard», justement dans les bras du héros? Ou bien que celui-ci voudra la «punir» de choses totalement anodines (avec un baiser sauvage!) et réussira en plus à ce qu’elle se sente coupable?
Peu de lectrices, bien qu’elles déplorassent toutes que ces histoires ne leur arrivent jamais, sont capables de subir toutes ces péripéties sans réagir, comme Lucie avait elle-même, en vain heureusement, tenté de le faire... Celles qui réussissaient finissaient peut-être dans un centre pour femmes battues.
Mais qu’est-ce qui expliquait le succès quasi-universel des romans Colombine? Ceux-ci répondaient-ils à un besoin inné chez les femmes? Répondre à cette question était aussi illusoire que de tenter d’énoncer la finalité de l’espèce humaine dans l’Univers. Ce qui distingue l’Humain des autres formes de vie est sa faculté de modifier son environnement. À partir de là, devait-on nécessairement conclure que lorsqu’il aura tout pollué autour de lui, l’Humain s’autodétruira? Et que le masochisme latent exprimé par les romans Colombine n’est que la façon particulière des femmes d’arriver au même but?
Le seul espoir de l’Humanité ne résidait-il donc que dans les mouvements écologiques et dans les centres pour femmes battues? Lucie avait décidé de faire sa part. Elle avait offert une grande partie de son cachet d’auteure à deux organismes qui oeuvraient dans ces domaines. Cela compenserait un peu pour la culpabilité qu’elle ressentait à l’idée d’avoir contribué à l’Abrutissement Universel. Qu’allait-elle dire à ses Lectrices, à la Foire du Bouquin?
Ah, vraiment, s’il est vrai que la Vie n’est qu’une longue suite de romans Colombine, mieux vaut changer de maison d’édition! Lorsque le train arriva enfin en gare, elle s’y installa confortablement et ouvrit le journal qu’elle avait apporté avec elle aux pages financières. Elle ne vit même pas l’homme d’allure mystérieuse qui l’observait de loin de ses yeux mi-clos qui brillaient d’une lueur ambrée...
FIN
Libellés :
Chapitre 23
samedi, juillet 22, 2006
Chapitre 22 : Le Chapitre-des-longues-explications-qui-clarifient-tout
Lucie en était enfin au dernier chapitre. C’est là que l’auteure doit trouver des explications (et elles sont mieux d’être bonnes!) aux agissements étranges et parfois brutaux du héros. C’est la Réconciliation, l’héroïne se soumet enfin et, vaincue, domptée, tombe dans les bras du héros, auquel elle donne sa vie et son âme. Elle cessera de travailler, puisqu’en tant que grand mâle viril, le héros peut très bien faire vivre sa femme. Bien sûr, elle pourra suivre, si elle le désire, des cours de broderie, de poterie, de couture ou de cuisine, à condition de consacrer ces talents nouveaux au bénéfice de sa petite famille. Mais n’est-ce pas ce qu’une femme désire le plus au monde? Sa seule ambition, à présent, sera de s’occuper de Lui, demi-dieu ténébreux qui lui fait la grâce de sa bienveillance. Et elle lui en sera éperdument reconnaissante.
Réprimant son amertume, Lucie entama la conclusion de ce drame humain.
Poussée par l’habitude, Lucie fut tentée un moment de créer d’autres circonvolutions, de mettre d’autres bâtons dans les roues de Moira. L’adresse pourrait être dans un quartier à l’autre bout de la ville, ce pourrait être l’heure de pointe, le métro pourrait être en grève, il pourrait n’y avoir pas de taxi, la faire marcher dans une crotte de chien... Ou bien rendue là, Jordan pourrait carrément refuser de la voir... Ou bien il pourrait être parti en Patagonie inférieure pour noyer sa peine... Ou pire encore, une blonde pulpeuse pourrait répondre à son coup de sonnette...
Mais les meilleures choses ayant une fin, les pires aussi, Lucie décida d’abréger. Les choses allaient débouler, ce ne serait pas une traînerie!
Lucie avait écrit avec une satisfaction mitigée le mot «FIN», en lettres majuscules, paragraphe centré, en Times New Roman, de caractères de taille 14, comme le col des chemises de Jordan.
Il était temps que la fin survînt : que pouvait-il arriver de plus dans la vie de ce nouvel être hybride qui s’appelait dorénavant «Monsieur (et Madame) Jordan Travis»?
En dépit de ses doutes, Lucie envoya son manuscrit aux Éditions Colombine.
Ne manquez surtout pas le dernier chapitre de ce roman senssssassssionnel!!! : Chapitre 23 : Épilogue!!!
Réprimant son amertume, Lucie entama la conclusion de ce drame humain.
Au bout d’une semaine, toujours à Paris, Moira, en allant faire des courses, revit Annabella par hasard, à Saint-Germain des Prés.Oui, malgré son état de pauvreté extrême et sa détresse, elle va faire les courses à Saint-Germain des Prés. Point à la ligne, on ne discute pas! Il faut bien trouver un moyen de rencontrer Annabella par hasard, et ce ne sera sûrement pas chez Émmaüs...
Celle-ci (on parle d'Annabella, pas d'Émmaüs) était attablée devant un cocktail exotique à une terrasse. Elle était accompagnée d’un homme d’âge mûr, apparemment très riche. Ses vêtements, un tailleur rouge sang et un chapeau à larges bords de la même couleur orné de fleurs, mettaient en valeur ses lèvres pulpeuses et cramoisies parfaitement dessinées...Celles d’Annabella, bien sûr, pas celles de l’homme d’âge mûr!
Elle balançait négligemment, du bout de son pied gainé de fine soie, un escarpin à talon aiguille en satin rouge.Ou pire encore, elle avait avorté... Mais bon, on ne va tout de même pas parler de ce péché ignoble, même pas digne de la Rivale...
Mais ce que Moira remarqua tout de suite était le fait que sa silhouette était parfaitement intacte alors qu’elle-même portait avec difficulté son ventre déjà rond. Ainsi, Annabella n’avait jamais été enceinte!
Elle comprit (enfin) qu’elle avait été dupée. Elle pensa à Jordan. Qu’avait-elle fait? Elle avait sacrifié sa vie pour rien!Bon! Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait?
Moira devait revoir Jordan à tout prix. Même si elle n’avait guère d’espoir qu’il veuille bien d’elle, du moins Moira pourrait effacer la blessure qu’elle avait infligée à sa fierté d’homme. Mais pour ça, il fallait pouvoir lui parler. Où était-il?Non, non, quelle vulgarité! Mais comme ça fait du bien! Lucie retint toutefois ses propres émotions pour laisser de nouveau la place à la personnalité de Moira. Elle se reprit :
La seule piste qu’elle avait pour le retrouver était Annabella. Elle n’avait plus rien à perdre. Après s’être avancée vers Annabella, Moira la pogna par le revers de son décolleté, la tira de force de sa chaise et lui demanda où elle avait fourré son tchum en lui colissant son poing sur la gueule.
Elle n’avait plus rien à perdre. Moira prit une grande inspiration. Elle sentit monter en elle une humeur combative qui la tirait de la torpeur où elle stagnait depuis quelque temps.Il sera toujours temps pour elle de revenir à un état de torpeur (bienheureuse, cette fois-ci) à la fin du roman.
Elle avait son plan. Elle s’avança vers Annabella et se planta résolument devant elle. «Bonjour, quelle surprise!» lui susurra-t-elle.Si l’agressivité féminine est mal vue, la fourberie sournoise, elle, est parfaitement acceptable.
— Oh! fit Annabella, à peine embarrassée.Pour se déculpabiliser de son vilain stratagème, sans doute.
— Excuse-moi de te déranger alors que tu es en si bonne compagnie, attaqua Moira avec un regard appuyé sur le nouvel amant d’Annabella, mais je me demandais si tu ne connaîtrais pas, par hasard, la nouvelle adresse de Jordan?
— Quel Jordan? répondit Annabella, feignant l’innocence.
— Voyons, n’est-ce pas ton... cousin? insinua Moira avec une habileté diabolique, surprenante pour une jeune fille aussi pure.
— Je... Je... hésita Annabella.
Elle tentait de jauger Moira. Serait-elle capable de lui faire du chantage? Devait-elle risquer de perdre Robert, encore plus riche que Jordan, pour nuire à cette gourde? Elle soupesa un moment encore les possibilités, puis, avec un haussement d’épaule élégant, rendit les armes.
— Ah, oui, bien sûr! Mon cousin! Eh bien il est justement à Paris. Je dois avoir son adresse quelque part... Ah oui! Tiens, la voilà.
Elle tendit un bout de papier à Moira, qui prit soin d’y jeter un coup d’oeil avant de remercier froidement Annabella et de se retirer. Elle avait obtenu ce qu’elle voulait. Peu importait maintenant ce qui pouvait arriver à son ennemie. Elle pouvait même aller jusqu’à lui souhaiter du bonheur.
Poussée par l’habitude, Lucie fut tentée un moment de créer d’autres circonvolutions, de mettre d’autres bâtons dans les roues de Moira. L’adresse pourrait être dans un quartier à l’autre bout de la ville, ce pourrait être l’heure de pointe, le métro pourrait être en grève, il pourrait n’y avoir pas de taxi, la faire marcher dans une crotte de chien... Ou bien rendue là, Jordan pourrait carrément refuser de la voir... Ou bien il pourrait être parti en Patagonie inférieure pour noyer sa peine... Ou pire encore, une blonde pulpeuse pourrait répondre à son coup de sonnette...
Mais les meilleures choses ayant une fin, les pires aussi, Lucie décida d’abréger. Les choses allaient débouler, ce ne serait pas une traînerie!
Le domicile de Jordan se trouvait à proximité. Avant de perdre le sursaut de courage qui l’avait inexplicablement poussée à agir plutôt que de se laisser porter par les événements, Moira se dirigea vers la rue indiquée et trouva immédiatement l’immeuble. Elle sonna à la porte.Une méthode comme une autre de la faire taire...
Jordan lui ouvrit. Tout de suite, en la reconnaissant, son visage s’éclaira. Il se précipita vers elle et la serra dans ses bras. Il avait oublié tout d’un coup sa désillusion passée. La vue de Moira le rendait à la vie.
— Moira! Enfin! Vous!
Moira n’avait pas eu le temps de se lancer dans les savantes explications qu’elle avait répétées dans sa tête. Elle décida tout de même que Jordan se devait de savoir la vérité. Mais il l’empêcha de parler d’un baiser.
Plus tard, quand leurs corps furent rassasiés, Jordan fit à Moira la faveur de ses aveux. Il poussa la mansuétude jusqu’à répondre à ses questions.Un filet de bave lui coulait presque au menton...
— Je suis tombé amoureux de vous dès le premier coup d’oeil! expliqua-t-il.
— Oh! Jordan! Mais pourquoi vous êtes-vous fâché dans le train, dès le début?
— Alors que je croyais pouvoir travailler en paix, votre présence m’a contrarié. Comment pouvais-je me concentrer en ayant, sous les yeux, une constante tentation?
— Oh! fit Moira, rougissante. Mais pourquoi vous êtes-vous mis en colère lorsque vous m’avez surprise dans la maisonnette à flanc de montagne?
— Voyez-vous, petite idiote, pendant ces quelques jours passés en Arles loin de vous, j’avais tout fait pour vous oublier: je me suis lancé à corps perdu dans le travail, j’ai revu trois anciennes maîtresses, je me suis saoulé, j’ai loué les services d’une péripatéticienne... et toujours, c’est votre image que je voyais! Quand enfin je suis parvenu à vous oublier, voilà que vous réapparaissiez dans ma vie et que tout était à recommencer!
— Oh! gloussa Moira, flattée. Mais pourquoi n’avez-vous pas appelé votre frère pour qu’il vienne me chercher?
— Voyons donc, ravissante crétine! Je n’allais pas laisser à mon frère un aussi joli morceau! Dès que j’ai pu, je suis allé l’avertir de ne pas revenir à la maisonnette, que ce n’était plus nécessaire, que j’allais m’occuper de tout!
— C’est donc pour ça que vous êtes sorti, le soir de l’orage! Mais comment avez-vous pu retrouver mes valises?
— Allons, mignonne demeurée! Je savais qu’Annabella les avait dérobées. Elle me l’avait avoué en Arles, où nous nous sommes vus par hasard. Quand j’ai compris à quel point vous désiriez partir, j’ai préféré vous laisser libre de choisir. Je voulais que vous me choisissiez de votre libre arbitre, que vous choisissiez vous-même d’être totalement à moi, de m’appartenir tout entière, asservie à moi toute votre vie pour l’éternité.
— Oh, Jordan! C’est mon désir le plus cher!
— Je sais, ma débile adorée!
— Mais comment Annabella a-t-elle pu s’imaginer qu’elle était enceinte de vous?
— Oh, vous m’embêtez avec vos questions! Parlons d’autre chose.
Il lui clôt la bouche d’un baiser ardent. Moira était toute tourneboulée par le pouvoir ravageur de ses baisers. Elle oublia aussitôt tout le reste et ses doutes s’évanouirent dans l’espace intersidéral et planétaire.
— Épousez-moi, Moira, je vous veux pour épouse! Vous habiterez mon lit, ma cuisine, ma salle de bains! Je vous ferai vivre, je comblerai tous vos besoins, vous aurez à votre disposition tous les produits ménagers dont vous rêvez... murmura Jordan, tout en la déshabillant.
Moira en balbutiait de bonheur.
— Oh! Jordan... Oui, je vous épouserai, mais à une condition... répondit-elle, avec une lueur malicieuse dans l’oeil.
— Une condition? Jordan fronça un moment les sourcils devant une telle audace.
— Que vous arrêtiez de me brutaliser, fit-elle tendrement, tout en l’embrassant.
— Accordé! répondit-il, en souriant. D’ailleurs, ce ne sera plus nécessaire, mon amour!
— Bien sûr que non! Vous verrez, vous n’aurez plus aucune raison d’être contrarié!
— Je l’espère! Dans ce cas, c’est réglé, madame Jordan Travis!
— Oh, oui, Jordan!
— Tutoyons-nous, ma chérie...
— Oh, oui, Jordan!
Entre eux, il n’y avait plus aucun secret : il ne restait plus que la confiance, la parfaite harmonie de l’amour et la totale transparence de deux êtres qui se sont fondus pour n’en faire qu’un!FIN
Lucie avait écrit avec une satisfaction mitigée le mot «FIN», en lettres majuscules, paragraphe centré, en Times New Roman, de caractères de taille 14, comme le col des chemises de Jordan.
Il était temps que la fin survînt : que pouvait-il arriver de plus dans la vie de ce nouvel être hybride qui s’appelait dorénavant «Monsieur (et Madame) Jordan Travis»?
En dépit de ses doutes, Lucie envoya son manuscrit aux Éditions Colombine.
Ne manquez surtout pas le dernier chapitre de ce roman senssssassssionnel!!! : Chapitre 23 : Épilogue!!!
Libellés :
Chapitre 22
samedi, juillet 15, 2006
Chapitre 21 : Bienvenue sur Terre!
Lucie était finalement un peu étonnée que jamais, dans toutes ses lectures, elle n’ait vu une héroïne réagir comme elle venait de le faire. Pourtant, sa réaction toute spontanée avait porté ses fruits. Le lendemain, Pierre avait plié bagage et Lucie retrouvait sa tranquillité d’esprit pour terminer son roman. Elle était confiante qu’il ne pourrait se servir du fait qu’il était l’un des propriétaires de l’auberge pour la mettre à la porte puisqu’il avait déjà utilisé cette ressource en vain. Une deuxième tentative le couvrirait tout simplement de ridicule et il devait déjà se sentir assez humilié comme ça. Il n’allait pas insister.
Cependant, elle était troublée. L’avait-elle provoqué? Sans vouloir excuser le comportement de Pierre, elle dut honnêtement s’avouer que dans un sens, oui! Emportée par les règles Colombine qu’elle avait décidé de suivre, elle s’était mise volontairement dans un état d’infériorité, ce qui ne pouvait que conforter Pierre dans ses Droits Divins. Lucie s’était un instant prise au jeu et devait s’avouer qu’elle s’était vautrée avec délices dans le marasme naissant, risquant de faire glisser peu à peu leurs rapports en une relation malsaine qui frisait le sadomasochisme.
Bouleversée, Lucie ne put écrire une seule ligne pendant deux jours. Elle se força à lire encore quatre ou cinq romans Colombine pour se convaincre que l’Amour pouvait justifier bien des choses... Mais la magie de l’Amour n’opérait plus. De quelle sorte d’amour s’agissait-il? Sans doute n’était-ce dû qu’au hasard, mais les romans qu’elle avait emportés dans ses bagages fourmillaient d’épisodes particulièrement violents. Lucie ne parvenait plus à se laisser prendre au jeu et à espérer que l’héroïne fit la conquête d’un tel butor. À la moindre contrariété que l’héroïne lui infligerait, même sans le vouloir, il risquait de perdre le contrôle de lui-même et de la secouer comme un prunier. Et elle lui trouverait des excuses! Quelle sorte d’avenir attendait leur couple?
Mais elle l’aiiiiiime!
Si le héros fait subir humiliations et sévices à l’héroïne, c’est pour mettre son Amour à l’épreuve, tel Dieu-le-Père qui éprouva Job... Conformément aux instructions du guide Colombine, l’héroïne sort victorieuse de ce chemin de croix. Mais de quelle sorte de victoire s’agit-il? Victoire de l’Amour, bien sûr... puisqu’elle l’aiiiiiime!
Et de quelle sorte d’amour s’agit-il? Toujours en suivant à la lettre le mode d’emploi Colombine, l’amour devient une sorte de pouvoir éthéré, qui apparaît sans raison par génération spontanée, une sorte de leitmotiv universel auquel l’héroïne se raccroche avec un entêtement louable. Son héros a beau se comporter en homme des cavernes, en parfait salaud, en macho ridicule, rien n’entame les sentiments qu’elle éprouve pour lui. Quelle abnégation! Humiliée, bafouée, réduite à l’état de loque humaine, son Amour reste inébranlable. Et elle en redemande!
Elle sera récompensée à la fin de l’histoire par les surprenantes révélations du héros. Celui-ci condescend enfin à mettre un terme au malheur de son aimée et à lui avouer qu’il était tombé amoureux d’elle depuis le jour où il l’a aperçue pour la première fois ou encore mieux, depuis qu’il avait vu une photo d’elle sur laquelle il était tombé par hasard. Mettons-en, c’est le même prix et il faut tout de même que les souffrances morales de l’héroïne en vaillent la peine.
Par toutes ces circonvolutions, l’auteure doit arriver à prouver que l’Amour est plus fort que tout, selon la règle 6«a». En prenant pour postulat subsidiaire que l’amour défie toute logique, l’argumentation devient accessoire. Si le tour de force réussit à convaincre le comité de lecture, c’est l’édition assurée. Peu importe que l’héroïne n’aie aucune raison d’aimer un grossier personnage comme le héros, tout magnétique fût-il. Quant à celui-ci, s’il n’a non plus aucune raison d’aimer un paillasson pareil, comme on dit : «ils sont faits l’un pour l’autre». Peut-être, après tout, se méritent-ils?
L’idée que se faisait Lucie de l’amour menaçait de subir une transmutation plutôt inquiétante. Elle se vautrait dans l’apostasie! Voilà qu’elle remettait en question des préceptes qu’elle avait assimilés depuis son adolescence! Elle commençait à considérer l’Amour selon Colombine comme un paganisme idolâtre dans lequel on adorait un Veau d’Or qui pouvait prendre pour nom Jordan, Graig, Brent, Gordon, ou même Pierre. Cet amour-là obéissait à ses propres normes et ne souffrait d’aucun compromis avec le bon sens.
Lucie était devenue désabusée. Elle avait perdu le Feu Sacré! Elle avait perdu la Foi! Elle ne croyait plus en cet Amour élevé au rang de religion universelle. Ciel! Elle était devenue une athée de l’amour! Troublée par cette révélation, elle se demandait comment, dans ces conditions, elle allait réussir à terminer son propre roman. Heureusement, il était presque achevé. Elle n’osait pas trop se relire, consciente d’avoir elle-même imaginé quelques actes brutaux.
Horrifiée par le tournant dangereux que prenait ses pensées, Lucie tenta vaillament de retrouver la Flamme. Elle essaya de reprendre à son compte les arguments puisés au fil de ses lectures antérieures :
Puisque au fond d’elle-même, l’héroïne désire le héros «de tout son être», n’est-ce pas justifiable, d’une certaine façon, que le héros la force à prendre conscience de ses sentiments? Évidemment, au début, le héros est censé ignorer qu’elle le désire. Mais certains signes ne trompent pas. L’héroïne est peut-être une victime, mais elle est une victime consentante. Le tourbillon d’émotions qu’elle ressent le prouve. De plus, l’amour du héros est si fort que même les ridicules conventions sociales ne veulent plus rien dire pour lui. Le «politically correct», très peu pour lui. C’est un Homme, un vrai. Sa passion s’élève au-dessus de ce qu’un regard extérieur mesquin jugerait comme de la violence. Elle le rend fou. Quelle femme n’en serait pas fière?
Si la fierté de ces vulnérables héroïnes semble bafouée, justement, il ne s’agit en réalité que de leur orgueil mal placé qui fait qu’elles refusent de prendre la place qui leur est réservée de toute éternité, auprès de leur Homme. Ce douloureux parcours est parsemé d’embûches. Mais le chemin du paradis est le chemin le plus ardu. Et plus les difficultés sont grandes, plus la récompense sera éclatante : achetez des indulgences et passez moins de temps au purgatoire!
Bien sûr. Mais pourquoi tout cela sonnait-il faux? Pour se changer les idées, Lucie tenta l’amorce d’un nouveau roman selon une idée révolutionnaire qui lui était venue plus tôt :
Robert, au comble de la fureur, lui intima l’ordre de sortir. Mais Mario ne l’entendait pas de cette oreille. Il releva le menton d’un geste de défi et se planta devant Robert avec la ferme intention de lui résister.
Robert s’avança vers lui d’un air menaçant et lui écrasa la bouche d’un baiser sauvage qui laissa Mario pantelant. Il n’avait jamais ressenti de sensations si délirantes et dut se raccrocher au torse musclé de Robert pour ne pas défaillir. Il lui semblait voguer dans un univers où...
Pfff... Non, ça n’allait pas! Mario passait pour une grande folle, c’était ridicule. Il était impossible de faire quoi que ce soit de ce genre dans les limites du roman sentimental sans tomber dans les stéréotypes les plus abjects. Il valait mieux s’en tenir au classique couple homme-femme. Que Moira, elle, passe pour une grande folle, ce n’est pas grave. Une femme peut bien être ridicule, il semble que c'est tout à fait normal...
Lucie nageait en pleine confusion. Elle devait pourtant trouver moyen de le terminer, ce roman!
Ne manquez pas le prochain épisode : chapitre 22 : Le Chapitre-des-longues-explications-qui-clarifient-tout!
Cependant, elle était troublée. L’avait-elle provoqué? Sans vouloir excuser le comportement de Pierre, elle dut honnêtement s’avouer que dans un sens, oui! Emportée par les règles Colombine qu’elle avait décidé de suivre, elle s’était mise volontairement dans un état d’infériorité, ce qui ne pouvait que conforter Pierre dans ses Droits Divins. Lucie s’était un instant prise au jeu et devait s’avouer qu’elle s’était vautrée avec délices dans le marasme naissant, risquant de faire glisser peu à peu leurs rapports en une relation malsaine qui frisait le sadomasochisme.
Bouleversée, Lucie ne put écrire une seule ligne pendant deux jours. Elle se força à lire encore quatre ou cinq romans Colombine pour se convaincre que l’Amour pouvait justifier bien des choses... Mais la magie de l’Amour n’opérait plus. De quelle sorte d’amour s’agissait-il? Sans doute n’était-ce dû qu’au hasard, mais les romans qu’elle avait emportés dans ses bagages fourmillaient d’épisodes particulièrement violents. Lucie ne parvenait plus à se laisser prendre au jeu et à espérer que l’héroïne fit la conquête d’un tel butor. À la moindre contrariété que l’héroïne lui infligerait, même sans le vouloir, il risquait de perdre le contrôle de lui-même et de la secouer comme un prunier. Et elle lui trouverait des excuses! Quelle sorte d’avenir attendait leur couple?
Mais elle l’aiiiiiime!
Si le héros fait subir humiliations et sévices à l’héroïne, c’est pour mettre son Amour à l’épreuve, tel Dieu-le-Père qui éprouva Job... Conformément aux instructions du guide Colombine, l’héroïne sort victorieuse de ce chemin de croix. Mais de quelle sorte de victoire s’agit-il? Victoire de l’Amour, bien sûr... puisqu’elle l’aiiiiiime!
Et de quelle sorte d’amour s’agit-il? Toujours en suivant à la lettre le mode d’emploi Colombine, l’amour devient une sorte de pouvoir éthéré, qui apparaît sans raison par génération spontanée, une sorte de leitmotiv universel auquel l’héroïne se raccroche avec un entêtement louable. Son héros a beau se comporter en homme des cavernes, en parfait salaud, en macho ridicule, rien n’entame les sentiments qu’elle éprouve pour lui. Quelle abnégation! Humiliée, bafouée, réduite à l’état de loque humaine, son Amour reste inébranlable. Et elle en redemande!
Elle sera récompensée à la fin de l’histoire par les surprenantes révélations du héros. Celui-ci condescend enfin à mettre un terme au malheur de son aimée et à lui avouer qu’il était tombé amoureux d’elle depuis le jour où il l’a aperçue pour la première fois ou encore mieux, depuis qu’il avait vu une photo d’elle sur laquelle il était tombé par hasard. Mettons-en, c’est le même prix et il faut tout de même que les souffrances morales de l’héroïne en vaillent la peine.
Par toutes ces circonvolutions, l’auteure doit arriver à prouver que l’Amour est plus fort que tout, selon la règle 6«a». En prenant pour postulat subsidiaire que l’amour défie toute logique, l’argumentation devient accessoire. Si le tour de force réussit à convaincre le comité de lecture, c’est l’édition assurée. Peu importe que l’héroïne n’aie aucune raison d’aimer un grossier personnage comme le héros, tout magnétique fût-il. Quant à celui-ci, s’il n’a non plus aucune raison d’aimer un paillasson pareil, comme on dit : «ils sont faits l’un pour l’autre». Peut-être, après tout, se méritent-ils?
L’idée que se faisait Lucie de l’amour menaçait de subir une transmutation plutôt inquiétante. Elle se vautrait dans l’apostasie! Voilà qu’elle remettait en question des préceptes qu’elle avait assimilés depuis son adolescence! Elle commençait à considérer l’Amour selon Colombine comme un paganisme idolâtre dans lequel on adorait un Veau d’Or qui pouvait prendre pour nom Jordan, Graig, Brent, Gordon, ou même Pierre. Cet amour-là obéissait à ses propres normes et ne souffrait d’aucun compromis avec le bon sens.
Lucie était devenue désabusée. Elle avait perdu le Feu Sacré! Elle avait perdu la Foi! Elle ne croyait plus en cet Amour élevé au rang de religion universelle. Ciel! Elle était devenue une athée de l’amour! Troublée par cette révélation, elle se demandait comment, dans ces conditions, elle allait réussir à terminer son propre roman. Heureusement, il était presque achevé. Elle n’osait pas trop se relire, consciente d’avoir elle-même imaginé quelques actes brutaux.
Horrifiée par le tournant dangereux que prenait ses pensées, Lucie tenta vaillament de retrouver la Flamme. Elle essaya de reprendre à son compte les arguments puisés au fil de ses lectures antérieures :
Puisque au fond d’elle-même, l’héroïne désire le héros «de tout son être», n’est-ce pas justifiable, d’une certaine façon, que le héros la force à prendre conscience de ses sentiments? Évidemment, au début, le héros est censé ignorer qu’elle le désire. Mais certains signes ne trompent pas. L’héroïne est peut-être une victime, mais elle est une victime consentante. Le tourbillon d’émotions qu’elle ressent le prouve. De plus, l’amour du héros est si fort que même les ridicules conventions sociales ne veulent plus rien dire pour lui. Le «politically correct», très peu pour lui. C’est un Homme, un vrai. Sa passion s’élève au-dessus de ce qu’un regard extérieur mesquin jugerait comme de la violence. Elle le rend fou. Quelle femme n’en serait pas fière?
Si la fierté de ces vulnérables héroïnes semble bafouée, justement, il ne s’agit en réalité que de leur orgueil mal placé qui fait qu’elles refusent de prendre la place qui leur est réservée de toute éternité, auprès de leur Homme. Ce douloureux parcours est parsemé d’embûches. Mais le chemin du paradis est le chemin le plus ardu. Et plus les difficultés sont grandes, plus la récompense sera éclatante : achetez des indulgences et passez moins de temps au purgatoire!
Bien sûr. Mais pourquoi tout cela sonnait-il faux? Pour se changer les idées, Lucie tenta l’amorce d’un nouveau roman selon une idée révolutionnaire qui lui était venue plus tôt :
Robert, au comble de la fureur, lui intima l’ordre de sortir. Mais Mario ne l’entendait pas de cette oreille. Il releva le menton d’un geste de défi et se planta devant Robert avec la ferme intention de lui résister.
Robert s’avança vers lui d’un air menaçant et lui écrasa la bouche d’un baiser sauvage qui laissa Mario pantelant. Il n’avait jamais ressenti de sensations si délirantes et dut se raccrocher au torse musclé de Robert pour ne pas défaillir. Il lui semblait voguer dans un univers où...
Pfff... Non, ça n’allait pas! Mario passait pour une grande folle, c’était ridicule. Il était impossible de faire quoi que ce soit de ce genre dans les limites du roman sentimental sans tomber dans les stéréotypes les plus abjects. Il valait mieux s’en tenir au classique couple homme-femme. Que Moira, elle, passe pour une grande folle, ce n’est pas grave. Une femme peut bien être ridicule, il semble que c'est tout à fait normal...
Lucie nageait en pleine confusion. Elle devait pourtant trouver moyen de le terminer, ce roman!
Ne manquez pas le prochain épisode : chapitre 22 : Le Chapitre-des-longues-explications-qui-clarifient-tout!
Libellés :
Chapitre 21
samedi, juillet 08, 2006
Chapitre 20 : Presque un héros... mais pas tout à fait!
Hé, woh! C'est quoi, ça??? Les neeeeeerfs!!! Ça ne va plus du tout!!! Lucie en avait soudain marre.
Elle s’avisa pourtant que c’était le comportement normal de la plupart des héros des romans Colombine. Leur violence envers l’héroïne exprimait leur passion contenue, leur amour exacerbé par la jalousie. Mais, toujours, l’on devinait que cette violence ne pouvait qu'être momentanée : puisque l’héroïne ne pouvait qu’être fidèle à son héros, celui-ci resterait un tendre compagnon tant qu’elle se comproterait exactement comme il le désire. Et elle le ferait bien volontiers, jusqu’à la fin de ses jours... Non par peur de représailles (même si elle y a déjà goûté), mais parce qu’elle l’aiiiiiiiiiiiiiime...
Or, si les fantasmes de Lucie s’accommodaient relativement bien d’altercations pseudo-intellectuelles et de guerre des nerfs psychologique, par contre son corps, lui, ne semblait pas disposé à jouer le jeu et à tomber en pâmoison à la suite du moindre frôlement. Encore moins suite aux transports brutaux auxquels le héros, à bout d’arguments, se livre dans le but, fort louable par ailleurs, de respecter la règle numéro 1«d». Il faut bien conserver au héros sa supériorité «naturelle» sans laquelle il ne serait peut-être pas très attirant, après tout.
Mais non, Lucie n’avait malheureusement rien ressenti hormis de la surprise et de la colère lorsque Pierre lui avait empoigné le bras. Normalement, elle devrait être esclave de ses sens! Pourquoi ne frémissait-elle pas d’anticipation? Elle se sentait trahie par son propre corps, si désespérément terre-à-terre!
Elle n’était peut-être pas de l’étoffe dont on fait les héroïnes... Mais tout n’était pas perdu puisque dans certains romans roses, une bonne entente relative règne le jour mais, dès le crépuscule, les choses se corsent. En effet, même si au grand jour les deux protagonistes s’entre-déchirent, ils vivent dans le secret de la nuit une passion débridée autant qu’inexpliquée : leurs corps sont, malgré eux, en totale harmonie...
Les héros sont mariés (pour respecter les bonnes moeurs ainsi que la règle 5«b») mais c’est un mariage de raison, un mariage forcé, ou un simulacre de mariage pour contenter le père mourant, ou encore pour effacer les dettes de jeu du frère polisson. L’héroïne, niant ses sentiments, fuit les avances physiques du héros. Celui-ci, pour lui prouver qu’elle est attirée par lui, pour la révéler à elle-même, doit aller jusqu’à la... la... Lucie chercha un mot plus noble que «violer», n’en trouva pas, et laissa sa pensée à demi formulée. Oui, bon, elle se comprenait. Tout de même, elle espérait ne pas devoir en arriver à cette extrémité. Ni avec Pierre, ni avec personne d’autre, eût-il le regard ambré. Soudain, elle n’avait plus envie de jouer.
Il était arrivé à Lucie de lire des romans dans lesquels le héros, après seulement deux jours, s’arroge des droits de propriétaires sur l’élue de son coeur. Et il manifeste ces droits en lui (citations textuelles et véridiques!) : «serrant la chair tendre des bras avec une poigne d’acier». Ou encore en la «saisissant violemment par le bras pour l’obliger à lui faire face». Et que penser de : «elle cria et se débattit, tandis qu’il resserrait l’étreinte de ses doigts d’acier, meurtrissant sa peau tendre. Elle leva vers lui ses yeux gonflés de larmes mais ne trouva dans son regard nulle trace de pitié. Lorsqu’elle le supplia de la lâcher, il la libéra avec un rire sardonique en lui déclarant qu’elle l’avait bien mérité...»? Rétrospectivement, cela donnait la chair de poule. C’était exactement le genre de comportement de Pierre.
Qu’est-ce qui faisait la subtile différence entre un homme violent qui battrait sa femme plus tard et un héros Colombine qui vibre de passion contenue et de colère? Si Lucie pouvait pardonner bien des choses à un héros de papier, elle se sentait bien en peine de trouver quelque excuse que ce soit à l’homme en chair et en os qui lui faisait face et qui attendait toujours sa réaction avec suffisance...
Qu’allait-elle faire? Son expérience de Lectrice lui soufflait de balbutier, tout en retenant ses sanglots, qu’il est un être odieux et de s’enfuir éperdument dans l’espoir déçu qu’il ne chercherait pas à la retrouver. Mais elle n’avait plus envie d’interpréter le rôle de la douce héroïne. Elle avait une bien meilleure idée.
Incapable de se contenir plus longtemps, elle se dressa enfin du haut de ses cinq pieds huit pouces et, articulant exagérément chacun de ses mots, lui lança un solide : «Oh! Pis va donc chier!». Elle tourna les talons, satisfaite d’elle-même, et rentra posément à l’auberge, son hippopotame en peluche sous le bras, laissant Pierre complètement abasourdi, incrédule, figé sur place... Kin, toé! Elle avait échappé de justesse à la règle numéro 6«d»!
Ne manquez pas le prochain épisode : Chapitre 21 : Bienvenue sur Terre!
Elle s’avisa pourtant que c’était le comportement normal de la plupart des héros des romans Colombine. Leur violence envers l’héroïne exprimait leur passion contenue, leur amour exacerbé par la jalousie. Mais, toujours, l’on devinait que cette violence ne pouvait qu'être momentanée : puisque l’héroïne ne pouvait qu’être fidèle à son héros, celui-ci resterait un tendre compagnon tant qu’elle se comproterait exactement comme il le désire. Et elle le ferait bien volontiers, jusqu’à la fin de ses jours... Non par peur de représailles (même si elle y a déjà goûté), mais parce qu’elle l’aiiiiiiiiiiiiiime...
Or, si les fantasmes de Lucie s’accommodaient relativement bien d’altercations pseudo-intellectuelles et de guerre des nerfs psychologique, par contre son corps, lui, ne semblait pas disposé à jouer le jeu et à tomber en pâmoison à la suite du moindre frôlement. Encore moins suite aux transports brutaux auxquels le héros, à bout d’arguments, se livre dans le but, fort louable par ailleurs, de respecter la règle numéro 1«d». Il faut bien conserver au héros sa supériorité «naturelle» sans laquelle il ne serait peut-être pas très attirant, après tout.
Mais non, Lucie n’avait malheureusement rien ressenti hormis de la surprise et de la colère lorsque Pierre lui avait empoigné le bras. Normalement, elle devrait être esclave de ses sens! Pourquoi ne frémissait-elle pas d’anticipation? Elle se sentait trahie par son propre corps, si désespérément terre-à-terre!
Elle n’était peut-être pas de l’étoffe dont on fait les héroïnes... Mais tout n’était pas perdu puisque dans certains romans roses, une bonne entente relative règne le jour mais, dès le crépuscule, les choses se corsent. En effet, même si au grand jour les deux protagonistes s’entre-déchirent, ils vivent dans le secret de la nuit une passion débridée autant qu’inexpliquée : leurs corps sont, malgré eux, en totale harmonie...
Les héros sont mariés (pour respecter les bonnes moeurs ainsi que la règle 5«b») mais c’est un mariage de raison, un mariage forcé, ou un simulacre de mariage pour contenter le père mourant, ou encore pour effacer les dettes de jeu du frère polisson. L’héroïne, niant ses sentiments, fuit les avances physiques du héros. Celui-ci, pour lui prouver qu’elle est attirée par lui, pour la révéler à elle-même, doit aller jusqu’à la... la... Lucie chercha un mot plus noble que «violer», n’en trouva pas, et laissa sa pensée à demi formulée. Oui, bon, elle se comprenait. Tout de même, elle espérait ne pas devoir en arriver à cette extrémité. Ni avec Pierre, ni avec personne d’autre, eût-il le regard ambré. Soudain, elle n’avait plus envie de jouer.
Il était arrivé à Lucie de lire des romans dans lesquels le héros, après seulement deux jours, s’arroge des droits de propriétaires sur l’élue de son coeur. Et il manifeste ces droits en lui (citations textuelles et véridiques!) : «serrant la chair tendre des bras avec une poigne d’acier». Ou encore en la «saisissant violemment par le bras pour l’obliger à lui faire face». Et que penser de : «elle cria et se débattit, tandis qu’il resserrait l’étreinte de ses doigts d’acier, meurtrissant sa peau tendre. Elle leva vers lui ses yeux gonflés de larmes mais ne trouva dans son regard nulle trace de pitié. Lorsqu’elle le supplia de la lâcher, il la libéra avec un rire sardonique en lui déclarant qu’elle l’avait bien mérité...»? Rétrospectivement, cela donnait la chair de poule. C’était exactement le genre de comportement de Pierre.
Qu’est-ce qui faisait la subtile différence entre un homme violent qui battrait sa femme plus tard et un héros Colombine qui vibre de passion contenue et de colère? Si Lucie pouvait pardonner bien des choses à un héros de papier, elle se sentait bien en peine de trouver quelque excuse que ce soit à l’homme en chair et en os qui lui faisait face et qui attendait toujours sa réaction avec suffisance...
Qu’allait-elle faire? Son expérience de Lectrice lui soufflait de balbutier, tout en retenant ses sanglots, qu’il est un être odieux et de s’enfuir éperdument dans l’espoir déçu qu’il ne chercherait pas à la retrouver. Mais elle n’avait plus envie d’interpréter le rôle de la douce héroïne. Elle avait une bien meilleure idée.
Incapable de se contenir plus longtemps, elle se dressa enfin du haut de ses cinq pieds huit pouces et, articulant exagérément chacun de ses mots, lui lança un solide : «Oh! Pis va donc chier!». Elle tourna les talons, satisfaite d’elle-même, et rentra posément à l’auberge, son hippopotame en peluche sous le bras, laissant Pierre complètement abasourdi, incrédule, figé sur place... Kin, toé! Elle avait échappé de justesse à la règle numéro 6«d»!
Ne manquez pas le prochain épisode : Chapitre 21 : Bienvenue sur Terre!
Libellés :
Chapitre 20
samedi, juillet 01, 2006
chapitre 19 : Presque un héros...
L’auberge était bondée ce midi-là et Lucie avait déjà eu l’occasion de remarquer qu’il était normal, en France, d’asseoir à la même table des gens qui ne se connaissaient pas. Charmante coutume, qui permettait de faire plus ample connaissance. Et le hasard faisant bien les choses (le hasard et une surveillance discrète de la salle à manger du haut des escaliers), lorsque Lucie se pointa, le garçon la dirigea droit vers l’endroit où Pierre était déjà attablé, seul.
— Comment, vous êtes encore là? Vous me suivez, ou quoi? s’écria-t-il, mécontent, ou feignant l’être.
Il n’avait nullement l’air subjugué par le changement qui s’était opéré dans sa personne depuis leur dernière rencontre. Elle avait pourtant mis des heures à se transformer de chenille en ce qu’elle espérait être un papillon... Il était sans doute encore trop tôt dans le déroulement de leur histoire d’amour qui n’en était, après tout, qu’à ses balbutiements. Peut-être y avait-il eu une lueur dans l’oeil de Pierre, qu’il avait vivement réprimée? Il était plus facile de décrire ce genre de choses que de les vivre. L’interprétation de signes aussi subtils n’étaient guère le fort de Lucie, qui se résigna à ce que tout se joue sur le plan de la conversation.
— Je pourrais en dire autant de vous! répondit-elle avec une fureur admirablement simulée.
— Il y a d’autres auberges dans le coin, où vous auriez pu aller manger! Vous voyez bien que c’est bondé et les clients ont ici priorité!
— Ah, vraiment? Qu’attendez-vous pour vous plaindre, alors?
— Je vais me gêner, tiens! Garçon!
Il répondait si bien à son rôle, il donnait si bien la patte, que Lucie se demanda si les hommes ne lisaient pas des romans Colombine en cachette. Il n’avait pas encore révélé à Lucie qu’il était actionnaire de l’auberge. Quand il allait apprendre que Lucie était une cliente et voir le sourire triomphant qu’elle arborerait, il pourrait à son tour faire une révélation-choc qui mettrait Lucie en état d’infériorité. Ce n’était pas un état qu’elle recherchait sciemment mais puisqu’il fallait passer par là pour vivre le Grand Amour... Dieu qu’elle était machiavélique!
Tout se passa selon ses prévisions. Le garçon, embarrassé, dut révéler à son patron que cette femme était bien une cliente. Pierre, comme il fallait s’y attendre, garda ses cartes dans sa manche jusqu’à ce que le garçon disparaisse. Puis il bomba le torse pour lancer son arme ultime.
— Je n’ai qu’un mot à dire et vous êtes à la porte! Cette auberge appartient à ma famille depuis plus de deux siècles!
Lucie se composa soigneusement un air désemparé. Elle entrouvrit légèrement les lèvres, accorda à son menton un léger tremblement et agrandit ses yeux. Elle avait pratiqué l’expression devant son miroir et savait que son visage offrait une charmante expression de fragilité. Après que Pierre se fut rengorgé comme il le fallait, Lucie releva le menton d’un air qu’elle espérait «de défi». Elle devait «à tout prix» cacher ce moment de vulnérabilité, mais Pierre devait avoir eu le temps de le remarquer.
Un aspect de Lucie observait ce qui se passait. C’était son côté auteur. Celui-ci analysait rapidement la situation pour souffler à son côté cabotin les bonnes répliques à dire avec juste ce qu’il fallait d’intensité dramatique. Ce n’était pas à proprement parler de la manipulation. Elle tentait simplement de donner une certaine orientation à leur rencontre. Rien de plus naturel. Si l’on ne donnait pas un petit coup de pouce au destin, il ne se passerait jamais rien!
Elle se laissait donc aller aux joies du théâtre. Elle réagissait aux répliques de son adversaire comme une véritable Héroïne de roman rose! Au bout de quelques piques adroites, Lucie s’en tira avec un rendez-vous à la fête foraine qui aurait lieu sur la place du village, le soir même. Succès relatif! Ils n’en étaient même pas encore au stade de l’irrésistible courant sous-jacent qui les poussait l’un vers l’autre, encore moins au fol amour. Le rendez-vous avait été suscité par les prétentions de Pierre d’être meilleur tireur à la carabine que Lucie, malgré le fait qu’elle soit originaire d’un peuple de coureurs des bois. Prétexte ridicule sur lequel Lucie avait pourtant sauté à pieds joints. Elle avait relevé le défi.
Évidemment, elle n’avait jamais tenu une carabine de sa vie. Quant à ses origines sauvages et fières, elles se limitaient à une lignée de clercs de notaire de père en fils depuis plusieurs générations. Peu importe, elle allait jouer le jeu jusqu’au bout. Après tout, une fierté mal placée n’était-elle pas l’apanage des héroïnes?
Le reste de l’après-midi passa à se parfaire une beauté. Mais rien d’amateur, comme sa préparation en vue du déjeuner. Cette fois-ci, elle allait y mettre toute la sauce. Elle s’offrit une séance de bronzage, une manucure, une épilation des jambes (tant pis pour son genou écorché), un massage circulatoire. Un arrêt au salon de coiffure lui permit de transformer ses cheveux en un savant assemblage qui l’aurait convaincue qu’elle était une Dame de la Cour du roy Louis XIV n’eût été des commentaires fielleux du coiffeur (parisien) au sujet de ses pellicules. Elle fit l’achat d’une petite robe qui lui coûta une semaine de salaire, de petits souliers qui lui coûtèrent les yeux de la tête et d’un petit sac qui lui coûta la peau des fesses. Ainsi parée, qui pourrait lui résister?
Pierre n’avait même pas offert de venir la chercher. Quel rustre! Ils avaient rendez-vous à vingt heures, sur la place du village où avait lieu la fête. Elle décida de s’y rendre un peu plus tôt, histoire de reconnaître les lieux. Et peut-être se pratiquer un peu au tir à la carabine. Autant mettre toutes les chances de son côté.
Il était presque huit heures. Lucie s’était assise à une terrasse avec l’hippopotame en peluche qu’elle avait gagné au stand de tir après plusieurs heures d’entraînement acharné. Elle venait de retoucher son rouge à lèvres et attendait Pierre. Les gens défilaient devant la petite table du café : des gens seuls, sans doute à la recherche de l’âme soeur, des couples enlacés, des parents traînant à leur suite une marmaille bruyante, des ados à l’allure punkie, des vieux grincheux qui les regardaient avec désapprobation... Tout le village était rassemblé là. Sauf Pierre. Il était en retard, naturellement. Qu’attendre d’autre d’un goujat pareil? Il était maintenant déjà près de huit heures et demie.
Un jeune adolescent s’approcha de Lucie. Il avait les cheveux courts, un visage boutonneux et portait l’uniforme d’un collège privé des environs. Il la regardait avec des yeux de phoque, apparemment subjugué par elle. Jusqu’à présent, malgré ses efforts, c’était le premier mâle qui semblait la remarquer. Elle accepta de bonne grâce qu’il lui tint compagnie quelques instants. Le temps d’attente allait peut-être passer plus vite. Ils en étaient à discuter des mérites respectifs des patins à roues alignées et des «rollerboards» lorsque Pierre surgit enfin.
Ses yeux brillaient d’une colère contenue et, les bras croisés, planté devant eux, il fixait le jeune garçon d’un regard courroucé. Celui-ci coupa rapidement court à l’entretien et fila à l’anglaise. Il ne tenait pas à provoquer de scandale. De toute façon, il avait déjà rassemblé assez d’éléments pour épater ses copains de lycée : il avait fait le mur, passé la soirée avec une femme mûre qu’il avait subjuguée par la richesse de sa conversation et, pour couronner le tout, avait failli se battre avec son fiancé jaloux arrivé à l’improviste!
Lucie, de son côté, sans être nécessairement fâchée d’être débarrassée de l’adolescent, était vaguement agacée de la façon cavalière avec laquelle Pierre l’avait chassé. Elle n’était pas sa propriété et après tout, il était gentil, le brave petit! Elle n’eut toutefois pas le temps de lui en faire reproche. Fidèle à son habitude, il attaqua tout de go :
— Quand je donne rendez-vous avec une femme, j’aime bien qu’elle évite de draguer le premier imbécile venu!
Lucie fut tentée un instant d’oublier son rôle et de lui signaler aigrement qu’il n’avait qu’à être à l’heure. Au lieu de ça, elle choisit d’appliquer consciencieusement la règle numéro 1«d» des romans Colombine et de lui donner raison.
— Allons, vous savez bien que c’est vous, le premier..., répondit-t-elle machinalement, sans ajouter «...imbécile venu» malgré la tentation.
Inexplicablement, loin de calmer Pierre, la réplique eut le don d’exacerber sa colère.
— Vous vous conduisez comme une pute! fit-il, dans un accès de rage incontrôlée.
Le pattern sembla soudain vaguement familier à Lucie... Elle n’eut toutefois pas le loisir de reconnaître assez vite la règle numéro 6«c». Pierre l’avait empoignée par le bras et la secouait avec toute la rage que justifiait son orgueil blessé de mâle!
Que va-t-il arriver à Lucie??? Ne manquez pas la suite palpitante de ses aventures romanesques dans le chapitre 20 : Presque un héros? Mais pas tout à fait!
— Comment, vous êtes encore là? Vous me suivez, ou quoi? s’écria-t-il, mécontent, ou feignant l’être.
Il n’avait nullement l’air subjugué par le changement qui s’était opéré dans sa personne depuis leur dernière rencontre. Elle avait pourtant mis des heures à se transformer de chenille en ce qu’elle espérait être un papillon... Il était sans doute encore trop tôt dans le déroulement de leur histoire d’amour qui n’en était, après tout, qu’à ses balbutiements. Peut-être y avait-il eu une lueur dans l’oeil de Pierre, qu’il avait vivement réprimée? Il était plus facile de décrire ce genre de choses que de les vivre. L’interprétation de signes aussi subtils n’étaient guère le fort de Lucie, qui se résigna à ce que tout se joue sur le plan de la conversation.
— Je pourrais en dire autant de vous! répondit-elle avec une fureur admirablement simulée.
— Il y a d’autres auberges dans le coin, où vous auriez pu aller manger! Vous voyez bien que c’est bondé et les clients ont ici priorité!
— Ah, vraiment? Qu’attendez-vous pour vous plaindre, alors?
— Je vais me gêner, tiens! Garçon!
Il répondait si bien à son rôle, il donnait si bien la patte, que Lucie se demanda si les hommes ne lisaient pas des romans Colombine en cachette. Il n’avait pas encore révélé à Lucie qu’il était actionnaire de l’auberge. Quand il allait apprendre que Lucie était une cliente et voir le sourire triomphant qu’elle arborerait, il pourrait à son tour faire une révélation-choc qui mettrait Lucie en état d’infériorité. Ce n’était pas un état qu’elle recherchait sciemment mais puisqu’il fallait passer par là pour vivre le Grand Amour... Dieu qu’elle était machiavélique!
Tout se passa selon ses prévisions. Le garçon, embarrassé, dut révéler à son patron que cette femme était bien une cliente. Pierre, comme il fallait s’y attendre, garda ses cartes dans sa manche jusqu’à ce que le garçon disparaisse. Puis il bomba le torse pour lancer son arme ultime.
— Je n’ai qu’un mot à dire et vous êtes à la porte! Cette auberge appartient à ma famille depuis plus de deux siècles!
Lucie se composa soigneusement un air désemparé. Elle entrouvrit légèrement les lèvres, accorda à son menton un léger tremblement et agrandit ses yeux. Elle avait pratiqué l’expression devant son miroir et savait que son visage offrait une charmante expression de fragilité. Après que Pierre se fut rengorgé comme il le fallait, Lucie releva le menton d’un air qu’elle espérait «de défi». Elle devait «à tout prix» cacher ce moment de vulnérabilité, mais Pierre devait avoir eu le temps de le remarquer.
Un aspect de Lucie observait ce qui se passait. C’était son côté auteur. Celui-ci analysait rapidement la situation pour souffler à son côté cabotin les bonnes répliques à dire avec juste ce qu’il fallait d’intensité dramatique. Ce n’était pas à proprement parler de la manipulation. Elle tentait simplement de donner une certaine orientation à leur rencontre. Rien de plus naturel. Si l’on ne donnait pas un petit coup de pouce au destin, il ne se passerait jamais rien!
Elle se laissait donc aller aux joies du théâtre. Elle réagissait aux répliques de son adversaire comme une véritable Héroïne de roman rose! Au bout de quelques piques adroites, Lucie s’en tira avec un rendez-vous à la fête foraine qui aurait lieu sur la place du village, le soir même. Succès relatif! Ils n’en étaient même pas encore au stade de l’irrésistible courant sous-jacent qui les poussait l’un vers l’autre, encore moins au fol amour. Le rendez-vous avait été suscité par les prétentions de Pierre d’être meilleur tireur à la carabine que Lucie, malgré le fait qu’elle soit originaire d’un peuple de coureurs des bois. Prétexte ridicule sur lequel Lucie avait pourtant sauté à pieds joints. Elle avait relevé le défi.
Évidemment, elle n’avait jamais tenu une carabine de sa vie. Quant à ses origines sauvages et fières, elles se limitaient à une lignée de clercs de notaire de père en fils depuis plusieurs générations. Peu importe, elle allait jouer le jeu jusqu’au bout. Après tout, une fierté mal placée n’était-elle pas l’apanage des héroïnes?
Le reste de l’après-midi passa à se parfaire une beauté. Mais rien d’amateur, comme sa préparation en vue du déjeuner. Cette fois-ci, elle allait y mettre toute la sauce. Elle s’offrit une séance de bronzage, une manucure, une épilation des jambes (tant pis pour son genou écorché), un massage circulatoire. Un arrêt au salon de coiffure lui permit de transformer ses cheveux en un savant assemblage qui l’aurait convaincue qu’elle était une Dame de la Cour du roy Louis XIV n’eût été des commentaires fielleux du coiffeur (parisien) au sujet de ses pellicules. Elle fit l’achat d’une petite robe qui lui coûta une semaine de salaire, de petits souliers qui lui coûtèrent les yeux de la tête et d’un petit sac qui lui coûta la peau des fesses. Ainsi parée, qui pourrait lui résister?
Pierre n’avait même pas offert de venir la chercher. Quel rustre! Ils avaient rendez-vous à vingt heures, sur la place du village où avait lieu la fête. Elle décida de s’y rendre un peu plus tôt, histoire de reconnaître les lieux. Et peut-être se pratiquer un peu au tir à la carabine. Autant mettre toutes les chances de son côté.
Il était presque huit heures. Lucie s’était assise à une terrasse avec l’hippopotame en peluche qu’elle avait gagné au stand de tir après plusieurs heures d’entraînement acharné. Elle venait de retoucher son rouge à lèvres et attendait Pierre. Les gens défilaient devant la petite table du café : des gens seuls, sans doute à la recherche de l’âme soeur, des couples enlacés, des parents traînant à leur suite une marmaille bruyante, des ados à l’allure punkie, des vieux grincheux qui les regardaient avec désapprobation... Tout le village était rassemblé là. Sauf Pierre. Il était en retard, naturellement. Qu’attendre d’autre d’un goujat pareil? Il était maintenant déjà près de huit heures et demie.
Un jeune adolescent s’approcha de Lucie. Il avait les cheveux courts, un visage boutonneux et portait l’uniforme d’un collège privé des environs. Il la regardait avec des yeux de phoque, apparemment subjugué par elle. Jusqu’à présent, malgré ses efforts, c’était le premier mâle qui semblait la remarquer. Elle accepta de bonne grâce qu’il lui tint compagnie quelques instants. Le temps d’attente allait peut-être passer plus vite. Ils en étaient à discuter des mérites respectifs des patins à roues alignées et des «rollerboards» lorsque Pierre surgit enfin.
Ses yeux brillaient d’une colère contenue et, les bras croisés, planté devant eux, il fixait le jeune garçon d’un regard courroucé. Celui-ci coupa rapidement court à l’entretien et fila à l’anglaise. Il ne tenait pas à provoquer de scandale. De toute façon, il avait déjà rassemblé assez d’éléments pour épater ses copains de lycée : il avait fait le mur, passé la soirée avec une femme mûre qu’il avait subjuguée par la richesse de sa conversation et, pour couronner le tout, avait failli se battre avec son fiancé jaloux arrivé à l’improviste!
Lucie, de son côté, sans être nécessairement fâchée d’être débarrassée de l’adolescent, était vaguement agacée de la façon cavalière avec laquelle Pierre l’avait chassé. Elle n’était pas sa propriété et après tout, il était gentil, le brave petit! Elle n’eut toutefois pas le temps de lui en faire reproche. Fidèle à son habitude, il attaqua tout de go :
— Quand je donne rendez-vous avec une femme, j’aime bien qu’elle évite de draguer le premier imbécile venu!
Lucie fut tentée un instant d’oublier son rôle et de lui signaler aigrement qu’il n’avait qu’à être à l’heure. Au lieu de ça, elle choisit d’appliquer consciencieusement la règle numéro 1«d» des romans Colombine et de lui donner raison.
— Allons, vous savez bien que c’est vous, le premier..., répondit-t-elle machinalement, sans ajouter «...imbécile venu» malgré la tentation.
Inexplicablement, loin de calmer Pierre, la réplique eut le don d’exacerber sa colère.
— Vous vous conduisez comme une pute! fit-il, dans un accès de rage incontrôlée.
Le pattern sembla soudain vaguement familier à Lucie... Elle n’eut toutefois pas le loisir de reconnaître assez vite la règle numéro 6«c». Pierre l’avait empoignée par le bras et la secouait avec toute la rage que justifiait son orgueil blessé de mâle!
Que va-t-il arriver à Lucie??? Ne manquez pas la suite palpitante de ses aventures romanesques dans le chapitre 20 : Presque un héros? Mais pas tout à fait!
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